Comment les fondations de la famille Erdoğan captent des financements européens et onusiens
Les points importants
- Un réseau familial subventionné : plusieurs enquêtes, dont celles du Point et de Nordic Monitor, montrent que des fondations dirigées par des proches ou des enfants d'Erdoğan captent des fonds européens et onusiens destinés à l'éducation, à la jeunesse et au développement urbain.
- Des millions documentés : TÜGVA a reçu au moins 700 000 euros du programme Erasmus+ et un accord signé avec ONU-Habitat en décembre 2024 nomme explicitement deux fondations liées au clan présidentiel, un cas rare pour un traité international.
- Aucune remise en cause : malgré les critiques de journalistes en exil et de responsables politiques européens, ces financements se sont poursuivis et l'accord ONU-Habitat a été ratifié sans modification.
Plusieurs enquêtes journalistiques publiées ces deux dernières années, par le journaliste turc en exil Metin Cihan (relayé par Le Point et Le Diplomate), par le grand reporter Guillaume Perrier (Le Point) et par le site Nordic Monitor, dressent le même constat : un réseau de fondations dirigées par des proches du président Recep Tayyip Erdoğan, ou par des membres de sa famille, bénéficie de manière répétée de fonds européens et onusiens. Une situation que le journaliste turc en exil Can Dündar juge d’autant plus paradoxale que les autorités turques accusent par ailleurs régulièrement les bénéficiaires indépendants de fonds occidentaux d’être des « traîtres ».
Un accord ONU-Turquie qui nomme deux organisations familiales
Le cas le plus récent concerne un accord signé le 14 décembre 2024 entre la Turquie et ONU-Habitat (le Programme des Nations unies pour les établissements humains), révélé en avril 2026 par le journaliste Levent Kenez sur Nordic Monitor. Le texte prévoit la création à Ankara d’un bureau régional chargé de coordonner les politiques d’urbanisme, de résilience aux catastrophes, d’action climatique et de reconstruction post-séisme pour l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.
Fait inhabituel pour un traité multilatéral : l’accord ne se limite pas à des orientations générales, il nomme explicitement deux structures que le bureau onusien devra « héberger et coordonner ». La première est l’initiative « Zéro déchet », portée par la fondation Sıfır Atık Vakfı, dont la présidente d’honneur est la première dame Emine Erdoğan. La seconde est la Confédération mondiale d’ethnosport, présidée par Bilal Erdoğan, le fils du président.
La mention explicite de ces deux organisations a été questionnée le 1er avril 2026 lors d’une audition de la commission des Affaires étrangères du Parlement turc. Des députés se sont interrogés sur les raisons pour lesquelles des fondations nommément désignées figuraient dans un traité international plutôt que des catégories génériques. İsmail Tüzgen, directeur général chargé des relations avec l’UE au ministère de l’Environnement, de l’Urbanisation et du Changement climatique, a justifié la mention de l’ethnosport par un objectif de « rayonnement régional », sans expliquer pourquoi l’organisation était citée nommément plutôt que rattachée à une catégorie plus large de partenaires de la société civile. L’audition n’a donné lieu à aucun amendement et le gouvernement a poursuivi le processus de ratification.
Bilal Erdoğan, qui n’occupe aucune fonction officielle au sein de l’État, préside ou siège au conseil d’administration d’une dizaine d’organisations. Des critiques, citées par Nordic Monitor, qualifient cet ensemble d’« empire fondationnel ». Il supervise notamment TÜRGEV et TÜGVA (les deux principales fondations pour la jeunesse turque), la fondation İlim Yayma, YETEV, la Fondation des archers et la Confédération mondiale d’ethnosport, ainsi que la toute nouvelle Fondation Recep Tayyip Erdoğan, créée en 2023 pour préserver l’héritage du président à travers musées et bibliothèques.
Erasmus+ et les millions de la fondation TÜGVA
C’est une autre enquête, publiée en mai 2024 par Metin Cihan et relayée par Le Point, qui a initialement mis au jour l’ampleur des financements européens captés par ces réseaux. Journaliste d’investigation contraint à l’exil après avoir révélé les ramifications de TÜGVA au sein de l’appareil d’État turc (il était alors sous la menace de six ans de prison), Metin Cihan a établi, documents à l’appui, que l’argent européen destiné à un pays candidat à l’adhésion depuis 2005 profitait à des structures pro-régime : la chaîne publique TRT, le think tank Seta, l’organisation humanitaire islamiste IHH, ou encore les fondations TÜGVA et TÜRGEV.
Selon ses relevés, TÜGVA, dirigée par Bilal Erdoğan, a reçu au moins 700 000 euros du programme Erasmus+ pour seize projets depuis 2020, auxquels s’ajoutent quatre projets financés par le Corps européen de solidarité depuis 2021. La Confédération d’ethnosport, également dirigée par Bilal Erdoğan, a perçu 500 000 euros. La fondation Seta, créée par Ibrahim Kalın (aujourd’hui à la tête des services de renseignement turcs, le MIT), a obtenu 291 000 euros pour deux projets lancés début 2024. La chaîne publique TRT a, elle, été créditée de 400 000 euros ; quelques mois plus tôt, elle avait diffusé une série documentaire présentée comme destinée à « lutter contre la théorie du genre » et « la propagande du lobby LGBT ». Le Point relève par ailleurs que lors des municipales du 31 mars 2024, le temps de parole d’Erdoğan sur les antennes de TRT a été 78 fois supérieur à celui de ses principaux opposants.
Ces financements européens n’ont pas cessé depuis leur révélation : en décembre 2025, un nouveau programme d’échange du Corps européen de solidarité a financé un séjour de six semaines à Istanbul pour un groupe de jeunes venus de toute l’Europe, avec prise en charge de leur formation par TÜGVA.
Le Diplomate est également revenu sur ces travaux de Metin Cihan, dans une analyse signée Giuseppe Gagliano, président du think tank italien Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo De Cristoforis). Sans apporter de nouveaux chiffres, ce texte replace le même réseau (TÜGVA, TÜRGEV, Seta, IHH, Önder, KADEM, Ensar et Nur) dans une lecture géopolitique : ces fondations y sont décrites comme une forme de « profondeur stratégique civile » de la Turquie, un relais d’influence qui complète, selon l’auteur, les leviers militaires et diplomatiques d’Ankara dans les Balkans, en Afrique, dans le Caucase et au sein des communautés turques d’Europe occidentale.
Nordic Monitor avait, de son côté, documenté dès 2024 le circuit administratif emprunté par ces fonds : les crédits Erasmus, qui s’inscrivent dans un budget européen global de 26,2 milliards d’euros pour la période 2021-2027, transitent en Turquie par l’Agence nationale turque (le Centre pour les programmes européens d’éducation et de jeunesse), un organisme placé sous la tutelle du gouvernement et dirigé par des responsables ayant occupé des fonctions à la présidence. Selon cette enquête, la superposition d’intermédiaires et de sous-traitants rend la traçabilité des bénéficiaires finaux particulièrement difficile.
Un réseau tenu par le premier cercle familial
Une enquête plus récente de Guillaume Perrier pour Le Point détaille la répartition des rôles au sein du clan présidentiel. Fin juin 2026, à Istanbul, TÜRGEV (fondation pour la jeunesse et l’éducation de Turquie) a célébré ses trente ans en présence du président et de son épouse Emine. Devant la foule, Erdoğan a dénoncé des « déviances comme les LGBT, incompatibles avec la nature humaine », qu’il attribue à des « cercles » cherchant selon lui à cibler les fondations soutenant « la société et la famille ». TÜRGEV, dirigée de 2018 à 2024 par Fatmanur Altun, épouse de l’ex-directeur de la communication présidentielle Fahrettin Altun, est aujourd’hui présidée par Hatice Yılmaz ; Bilal Erdoğan, l’un de ses fondateurs, s’est depuis recentré sur l’organisation sœur, İlim Yayma Vakfı.
Esra Albayrak, fille aînée du président et épouse de Berat Albayrak (ex-ministre de l’Énergie puis des Finances entre 2015 et 2020), siège au conseil d’administration de TÜRGEV ainsi qu’à celui de Turken, une structure basée aux États-Unis dédiée aux étudiants turcs, dont Le Point indique qu’elle brasse plus de 100 millions de dollars. Elle est également cofondatrice de la fondation Turkuvaz (créée en 2024), siège au conseil du Croissant-Vert (lutte contre les addictions), soutient KADEM, la fondation « femmes et démocratie » dirigée par sa sœur Sümeyye Erdoğan Bayraktar, et dirige la fondation NUN, qui gère un réseau d’écoles privées et organise des événements internationaux comme le Forum mondial de la décolonisation, réuni à Istanbul en mai dernier.
Selon Metin Cihan, cité par Le Point, TÜGVA gère à elle seule plus de 400 antennes et des dizaines de foyers étudiants en Turquie, certaines de ces structures possédant même des camps d’été sur le sol européen, notamment en France. Le journaliste avait par ailleurs documenté, dès 2021, le rôle de ces fondations comme réseaux de placement au sein de l’administration turque : une recommandation de TÜGVA pèserait, selon les documents qu’il cite, davantage qu’un diplôme pour intégrer les ministères de la Défense, de l’Éducation ou de la Justice.
Des critiques turques et européennes restées sans suite
Ce système suscite des critiques des deux côtés. Le journaliste Can Dündar, condamné par contumace en Turquie à vingt-sept ans de prison pour « espionnage » et réfugié en Allemagne, y voit une double hypocrisie : « N’est-il pas temps pour l’Occident de décider de quel côté il se range ? », interroge-t-il, dénonçant à la fois les autorités turques, qui accusent de « trahison » les ONG indépendantes financées de l’étranger tout en captant elles-mêmes ces fonds, et certaines fondations occidentales censées soutenir la société civile turque, qui contribuent selon lui à la marginalisation des acteurs réellement indépendants.
Côté européen, la députée allemande d’origine turque Gökay Akbulut (Die Linke) a demandé la fin du soutien financier de l’UE à ces organisations qu’elle qualifie d’antidémocratiques. Ces prises de position, comme les débats survenus au Parlement turc autour de l’accord ONU-Habitat, n’ont pour l’heure débouché sur aucune inflexion : les financements européens des projets TÜGVA se sont poursuivis jusqu’en décembre 2025 au moins, et l’accord avec ONU-Habitat a été ratifié sans modification malgré les questions soulevées en commission.
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