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[ANALYSE] Erdoğan construit-il un empire d’influence politique aux États-Unis ?
Adem Yavuz Arslan*
Une fondation liée à la famille du président turc Recep Tayyip Erdoğan suscite une attention croissante à Washington après des révélations sur ses dépenses exceptionnelles. Les derniers documents publiés dans le cadre du Foreign Agents Registration Act (FARA) montrent que la fondation TURKEN a dépensé plus de 48 millions de dollars en 2025 uniquement pour des activités liées à l’influence. Pour une organisation qui se présente comme une œuvre caritative soutenant des étudiants, ce chiffre est extraordinaire et soulève immédiatement des questions sur les véritables activités de la fondation aux États-Unis.
Une charité de nom, un outil politique en pratique
La fondation TURKEN est une organisation à but non lucratif basée à New York, fondée en 2014 par la Turkey Youth and Education Service Foundation (TÜRGEV) et la fondation Ensar, deux œuvres caritatives islamistes soutenant des projets éducatifs et de logement étudiant en Turquie et à l’étranger.
TURKEN se présente comme une organisation éducative, mais ses activités suggèrent une mission bien plus large. La fondation mène des actions de lobbying politique, de communication et de relations publiques alignées sur les intérêts d’Ankara. Avec TÜRGEV et Ensar comme soutiens financiers – deux organisations étroitement liées à la famille Erdoğan – TURKEN ressemble de plus en plus à un instrument d’influence politique plutôt qu’à un simple groupe de soutien étudiant. Les fonds proviennent directement de TÜRGEV et d’Ensar, deux entités largement perçues comme des extensions du réseau familial d’Erdoğan. Leurs transferts combinés vers TURKEN entre 2023 et 2025 ont atteint environ 77,5 millions de dollars, selon l’ONG américaine OpenSecrets.
TURKEN et ses fondations affiliées font face à des interrogations récurrentes dans les deux pays concernant des dons politiques de personnes liées à l’organisation, des acquisitions immobilières massives à Manhattan et des transferts de fonds opaques en provenance de Turquie, en pleine crise économique.
Événements luxueux pendant les visites d’Erdoğan
TURKEN organise également des événements prestigieux lors des déplacements d’Erdoğan aux États-Unis. Dîners de gala, réceptions privées à New York et Washington : ces rassemblements, dans des lieux haut de gamme, réunissent hommes d’affaires, universitaires et leaders communautaires. Les coûts restent secrets, mais l’ampleur de ces événements renforce l’idée que TURKEN joue un rôle clé dans les campagnes d’image internationale d’Erdoğan.
Un budget comparable aux monarchies du Golfe
Le budget de TURKEN est frappant, rivalisant avec ceux des riches États du Golfe comme le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Ces pays dépensent des dizaines de millions pour influencer la politique américaine. Selon les données récentes du FARA et d’OpenSecrets : le Qatar, l’un des lobbyistes étrangers les plus actifs à Washington, a dépensé entre 30 et 40 millions de dollars par an lors de ses campagnes diplomatiques. Les Émirats arabes unis, acteur géopolitique majeur, ont parfois dépassé les 20 millions annuels. L’Arabie saoudite, après la crise liée au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, a dépensé 36 millions en un an. Les 48,2 millions de TURKEN en 2025 la placent devant ces trois pays, au niveau d’une pétromonarchie – pas d’une œuvre caritative représentant un pays à revenu intermédiaire en crise. La comparaison soulève une question inévitable : TURKEN est-elle un bras d’influence étrangère du réseau politique d’Erdoğan ?
Que peut-on acheter avec 48 millions à Washington ?
Pour contextualiser : avec 48 millions, un État étranger peut engager plusieurs cabinets de lobbying d’élite de K Street pour un an. Financer un think tank complet avec chercheurs, colloques, publications et campagnes médias. Soutenir des opérations d’influence soft power : dotations universitaires, dîners politiques, diplomatie culturelle. Ou encore structurer des réseaux diasporiques via des conseils politiques et des campagnes multi-villes. En clair, ce n’est pas un budget de bourses étudiantes, mais celui d’un État cherchant à peser.
Une stratégie dépassant la philanthropie
TÜRGEV et Ensar sont depuis longtemps controversés en Turquie, associés à des réseaux de patronage et à des financements opaques. Leur expansion aux États-Unis via TURKEN suggère une stratégie plus large : bâtir un réseau international protégeant les intérêts politiques et financiers de la famille Erdoğan hors de Turquie.
Malgré ces dépenses massives, aucune des fondations n’a expliqué la destination des fonds ou la flambée des coûts. Leur silence alimente les spéculations : ces sommes servent-elles à du lobbying politique, de la mobilisation diasporique, de l’image pour Erdoğan ou une planification d’urgence ?
Une activité financière qui interpelle
Avec le renforcement des contrôles américains sur les influences étrangères, TURKEN ne passera pas inaperçue. La fondation a dépassé le simple soutien étudiant pour devenir une machine d’influence à millions. Le réseau américain d’Erdoğan n’est plus caché : il est visible, contesté et de plus en plus suspect.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de vingt ans d’expérience en politique, enquêtes et couverture de conflits. Ses travaux portent sur le paysage politique turc, notamment le coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que les libertés médiatiques et les droits humains. Il a couvert des zones de conflit (Bosnie, Kosovo, Irak) et enquêté sur des affaires comme l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Auteur de quatre livres et lauréat de prix journalistiques, il vit en exil à Washington et contribue à des plateformes comme Turkish Minute, TR724 et X.
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