Un rapport des services secrets turcs révèle l’instabilité croissante de l’Éthiopie dans le contexte de l’expansion de l’influence d’Ankara
Levent Kenez/Stockholm
Un rapport de renseignement lié au gouvernement turc place l’Éthiopie au cœur de la stratégie africaine expansionniste de la Turquie, détaillant un plan d’engagement ambitieux combinant commerce, investissements, coopération sécuritaire et diplomatie institutionnelle. Mais les conclusions du document révèlent des déséquilibres croissants, des tensions régionales émergentes et des risques sécuritaires qui pourraient compliquer la quête d’influence d’Ankara dans la Corne de l’Afrique.
Le rapport, préparé par l’Académie nationale du renseignement, présente l’Éthiopie comme une plateforme centrale où la politique africaine de la Turquie est mise en œuvre, testée et affinée. Il affirme que les développements en Éthiopie façonnent de plus en plus l’approche continentale d’Ankara.
Avec une population estimée à environ 132 millions d’habitants, l’Éthiopie est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique et un acteur politique clé dans la région. Pourtant, le rapport note que les liens économiques n’ont pas suivi le rythme des ambitions politiques.
Les échanges commerciaux entre la Turquie et l’Éthiopie sont passés de moins de 100 millions de dollars au début des années 2000 à environ 216 millions en 2010, pour atteindre un pic de 419 millions en 2015. Mais cette dynamique n’a pas été maintenue. En 2025, le commerce bilatéral était retombé à 236 millions de dollars. Les chiffres de 2023 suggèrent un léger rebond à environ 330 millions, loin de l’objectif commun fixé par les deux gouvernements d’atteindre 1 milliard de dollars d’échanges dans un délai de cinq ans.
Les exportations turques vers l’Éthiopie ont systématiquement dépassé les importations en provenance d’Addis-Abeba, créant une relation économique asymétrique qui profite davantage aux secteurs manufacturiers turcs qu’à la base exportatrice éthiopienne.
Malgré le recul commercial, la Turquie a étendu son empreinte investisseuse en Éthiopie. Le rapport identifie la Turquie comme le deuxième plus grand investisseur étranger dans le pays après la Chine. Les entreprises turques sont actives dans la construction, les projets d’infrastructure et la fabrication textile, notamment autour des zones industrielles de la capitale Addis-Abeba. Les sociétés de construction turques sont présentes dans le secteur des infrastructures éthiopiennes depuis 2000.
Extrait du rapport de l’Académie nationale du renseignement sur l’Éthiopie :
Les entreprises turques citées dans le rapport font face à une complexité réglementaire, des retards administratifs et une incertitude juridique, autant d’obstacles qui ont découragé une intégration plus profonde dans l’économie éthiopienne et soulevé des questions sur la durabilité de leur engagement.
La coopération sécuritaire est devenue un autre pilier renforcé de cette relation, selon le rapport. Les contacts entre délégations militaires turques et éthiopiennes ont débuté en 2021, débouchant sur des discussions en 2022 axées sur la collaboration dans l’industrie de défense, la formation des officiers, les exercices conjoints et les technologies de sécurité frontalière.
Les liens de défense et de sécurité se sont élargis. Le rapport décrit comment les produits de l’industrie de défense turque, les programmes de formation militaire et l’expérience en maintien de la paix s’intègrent aux capacités opérationnelles éthiopiennes. Des centres d’entraînement conjoints, des protocoles de sécurité frontalière partagés et des cadres de partage de renseignements ont été développés, jetant les bases d’une action coordonnée. Le rapport suggère qu’aligner ces efforts sur le droit international et les normes de consolidation de la paix pourrait renforcer la légitimité et la profondeur du partenariat.
Si les drones se sont avérés efficaces pour l’Éthiopie dans la gestion d’opérations simultanées sur son vaste territoire, le document note des besoins persistants en plates-formes terrestres complémentaires. Les véhicules blindés de combat, les transports de troupes et les véhicules protégés contre les embuscades et les mines (MRAP) sont identifiés comme des domaines où l’Éthiopie cherche à renforcer ses capacités. Les systèmes de surveillance frontalière et de reconnaissance sont également jugés essentiels face aux pressions migratoires et aux défis sécuritaires dans la Corne de l’Afrique. Les entrepreneurs turcs de défense, avec leur large gamme de produits, sont positionnés comme fournisseurs potentiels dans ces catégories.
Mais le rôle sécuritaire d’Ankara a attiré des critiques au-delà de l’analyse de l’académie. Des reportages indépendants ont documenté des cas où des drones fabriqués en Turquie ont été déployés par les forces éthiopiennes lors de conflits internes, y compris des opérations ayant entraîné d’importantes pertes civiles. Nordic Monitor avait rapporté en août 2024 que les autorités turques avaient reconnu avoir autorisé le déploiement de drones armés aux forces éthiopiennes pendant des conflits internes. Les drones ont été utilisés lors d’opérations ayant fait des victimes civiles, notamment dans des régions touchées par les combats comme l’Amhara. Le rapport a lié ces déploiements à un schéma plus large d’utilisation de drones par l’armée éthiopienne, qui s’est intensifié depuis 2023, avec des frappes documentées incluant une attaque le 13 août 2023 à Finote Selam ayant tué au moins 30 civils et en blessant des dizaines d’autres.

Le rapport de renseignement fournit une évaluation franche des vulnérabilités internes de l’Éthiopie. Il cite des pressions économiques structurelles comme les pénuries de devises étrangères, l’inflation et les déséquilibres commerciaux ancrés. Il note également les défis de gouvernance liés au système politique fédéral éthiopien, marqué par le fédéralisme ethnique et une coordination limitée entre les États régionaux.
L’héritage du conflit du Tigray, une guerre dévastatrice de plusieurs années entre forces fédérales et régionales, reste un facteur déterminant du paysage politique éthiopien. Le rapport décrit ce conflit comme une source d’instabilité à long terme ayant affaibli la cohésion nationale et menacé les capacités institutionnelles.
La géographie est un autre élément déterminant de la politique étrangère éthiopienne. Enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie n’a pas d’accès direct à la mer, la forçant à dépendre des ports et corridors de transport voisins. Cette dépendance constitue une préoccupation stratégique persistante et un moteur de tensions régionales.
La Somalie joue un rôle central dans cette dynamique. Les efforts de l’Éthiopie pour sécuriser l’accès aux routes maritimes ont croisé des différends sur les ports et corridors de transit en Somalie, où les questions de souveraineté et de contrôle territorial sont politiquement sensibles. Ces questions ont maintes fois testé l’équilibre diplomatique d’Ankara, alors que les officiels turcs cherchent à soutenir des projets d’infrastructure sans enflammer les sensibilités locales.
Les relations de l’Éthiopie avec l’Égypte sont tout aussi tendues. Le différend de longue date sur le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, un projet hydroélectrique massif sur le Nil Bleu, continue de peser sur les liens entre Addis-Abeba et Le Caire. Pour l’Éthiopie, le barrage est essentiel à son agenda de développement. Pour l’Égypte, il représente une menace potentielle pour la sécurité hydrique. Le rapport de renseignement identifie la question du Nil comme l’une des lignes de faille géopolitiques les plus durables de la Corne de l’Afrique, influençant les alignements et les partenariats externes.
La relation stratégique étroite de la Turquie avec la Somalie pourrait donner à Ankara un avantage potentiel pour aider à médier les différends entre les deux pays, notamment sur l’accès aux ports et l’influence régionale. Cependant, un engagement plus profond dans les dynamiques liées à l’Éthiopie pourrait compliquer les relations en amélioration constante de la Turquie avec l’Égypte. En conséquence, l’engagement croissant d’Ankara en Éthiopie pourrait de plus en plus le placer dans un exercice d’équilibre délicat entre des partenariats régionaux concurrents dans la Corne de l’Afrique et la diplomatie plus large de la Méditerranée orientale.
Dans toute la Corne, des acteurs externes concurrents intensifient leur implication. L’empreinte économique et infrastructurelle de la Chine, la diplomatie des États du Golfe et l’engagement occidental contribuent à un environnement stratégique encombré. Dans ce contexte, l’approche turque, combinant éléments économiques, institutionnels et de défense, constitue une tentative multidimensionnelle d’influence.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
Et vous, qu'en pensez-vous ?

![[OPINION] Le silence de l’OTAN favorise l’effondrement démocratique de la Turquie](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/nato-ankara-2-1024x576.jpg)
![[OPINION] Kılıçdaroğlu peut-il aider à dégager la voie d’Erdoğan vers un nouveau mandat ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/kemal-kilicdaroglu-1-768x520.jpg)

![[ANALYSE] Le rapport européen sur la Turquie pointe une crise de l’État de droit au-delà du ministre de la Justice](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/european-parliament-2-768x435.jpg)