Un différend à l’ONU sur les frontières maritimes libyennes révèle des tensions persistantes entre l’Égypte et la Turquie
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Malgré un dégel publiquement affiché entre Ankara et Le Caire ces dernières années, marqué par des visites diplomatiques de haut niveau et des gestes de normalisation, la Turquie et l’Égypte restent profondément divisées sur l’avenir de la Libye.
Cette fracture non résolue a refait surface récemment lorsque l’Égypte a lancé une contre-offensive vigoureuse aux Nations unies, exposant comment la question libyenne continue d’ancrer une tension persistante et stratégiquement significative entre ces deux poids lourds de la Méditerranée orientale.
La dernière communication égyptienne, diffusée le 16 septembre 2025, constitue le rejet le plus ferme à ce jour des revendications libyennes sur l’extension des limites du plateau continental et des frontières maritimes. Selon l’Égypte, les cartes et coordonnées soumises par la Libye en mai et juin 2025 ne se contentent pas de délimiter de nouvelles zones maritimes : elles placent des pans entiers des zones revendiquées par la Libye dans les eaux égyptiennes, empiétant sur sa mer territoriale, sa zone contiguë, sa zone économique exclusive et des parties de son plateau continental.
La note du Caire affirme que les limites extérieures libyennes chevauchent la frontière maritime occidentale de l’Égypte et que la limite orientale déclarée par la Libye se situe entièrement dans les eaux juridictionnelles égyptiennes. En substance, l’Égypte considère ces dépôts comme une tentative de redessiner unilatéralement la géographie maritime méditerranéenne à ses dépens.
Le dépôt libyen du 27 mai 2025 à l’ONU présente la déclaration formelle de Tripoli sur les limites extérieures de son plateau continental en Méditerranée, accompagnée d’une carte et d’une liste de coordonnées. Le document affirme que les frontières maritimes libyennes, tracées conformément au mémorandum de délimitation maritime signé avec la Turquie en 2019, constituent une solution équitable selon le droit international et précise que ni la Grèce ni l’Égypte ne détiennent de droits souverains dans les zones délimitées entre la Libye et la Turquie.
La note verbale égyptienne déposée à l’ONU révèle des tensions persistantes entre la Turquie et l’Égypte malgré un dégel des relations :
Tripoli rejette l’accord de ZEE gréco-égyptien de 2020 comme juridiquement invalide et accuse les deux gouvernements d’avoir octroyé des licences d’hydrocarbures offshore dans des zones que la Libye revendique. La note argue que les activités d’exploration grecques au sud de la Crète, y compris les prospections entamées en 2022, violent les droits souverains libyens et ignorent les normes maritimes internationales établies. La Libye affirme également que des parties du Plan spatial maritime grec de 2025 et de la nouvelle ZEE grecque en mer Ionienne empiètent sur son plateau continental.
Dans sa soumission, la Libye trace une large frontière maritime s’étendant vers l’ouest (Tunisie) et l’est (Égypte), s’appuyant sur le mémorandum turco-libyen de 2019 et sur une jurisprudence internationale limitant l’effet des îles dans les délimitations maritimes. Elle fournit une liste complète de coordonnées avec une carte détaillant sa zone de plateau continental revendiquée, sa mer territoriale et ses juridictions économiques exclusives.
Elle exige que la Grèce et l’Égypte suspendent toutes les activités d’octroi de licences et d’exploration d’hydrocarbures dans les zones contestées jusqu’à un accord définitif sur les frontières maritimes.
Ce qui alarme particulièrement Le Caire, au-delà du contenu des revendications libyennes, c’est leur contexte politique. La communication égyptienne consacre un espace important à la coopération offshore accélérée entre la Libye et la Turquie.
Elle souligne spécifiquement un mémorandum d’entente du 25 juin 2025 entre la National Oil Corporation libyenne et la société pétrolière nationale turque TPAO, autorisant des prospections sismiques sur quatre blocs offshore – dont le « Bloc 4 » qui, selon l’Égypte, chevauche directement sa frontière maritime.

Le Caire rejette l’intégralité de l’accord, insistant sur l’absence d’effets juridiques découlant d’activités fondées sur ce qu’il considère comme une revendication illégitime. Le document réitère également la position de longue date de l’Égypte : les accords antérieurs de la Turquie avec les autorités libyennes – le traité de délimitation maritime de 2019 et l’accord sur les hydrocarbures de 2022 – sont nuls et sans effet juridique.
Pour Le Caire, il ne s’agit pas de simples divergences techniques isolées, mais d’une preuve d’un effort concerté libyo-turc pour remodeler le paysage énergétique et sécuritaire régional au détriment des intérêts stratégiques égyptiens.
La protestation libyenne de juin contre l’appel d’offres international grec pour l’exploration d’hydrocarbures au sud du Péloponnèse et de la Crète complexifie encore la situation. Tripoli soutient qu’un des blocs mis en tender, « sud Crète 2 », relève de sa juridiction. L’Égypte rejette catégoriquement cette affirmation, arguant qu’elle ignore ses droits souverains établis.
La dynamique triangulaire qui émerge – Égypte et Grèce d’un côté, Libye et Turquie de l’autre – souligne l’interconnexion des différends et la transformation de la Méditerranée orientale en un théâtre géopolitique stratifié où chaque mouvement maritime a des répercussions dans plusieurs capitales.
Pour étayer sa position, l’Égypte fonde ses objections sur un cadre juridique et diplomatique complet. Elle cite le décret présidentiel n°595 de 2022 définissant ses frontières maritimes occidentales, sa notification de zones maritimes de 2023 et des notes antérieures déposées à l’ONU en 2019, 2023 et 2024. En ancrant ses frontières dans les archives de l’ONU, l’Égypte se présente comme défendant un statu quo juridique établi, tout en dépeignant les soumissions libyennes – et par extension l’influence turque – comme des révisions déstabilisatrices contraires au droit international.
Derrière le langage diplomatique se dessine un récit géopolitique clair : la fragmentation persistante de la Libye a créé une brèche pour des acteurs externes, l’engagement militaire et politique profond de la Turquie auprès des factions libyennes de l’ouest offrant à Ankara un levier considérable pour influencer la politique libyenne.
Le Caire perçoit depuis longtemps l’influence turque sur son flanc occidental comme une menace stratégique, et le dernier dépôt à l’ONU reflète une suspicion durable : les nouvelles revendications maritimes libyennes seraient moins l’expression d’un intérêt national libyen que le prolongement des ambitions stratégiques turques en Méditerranée.
La politique régionale activiste de la Turquie, ancrée dans l’exploration énergétique, les partenariats sécuritaires et le parrainage politique de factions libyennes, reste l’une des préoccupations majeures de l’Égypte – malgré les déclarations publiques de réconciliation.
Si l’Égypte conclut sa communication en exprimant une ouverture à des négociations « de bonne foi », le fond du document souligne l’ampleur du fossé.
Le Caire estime que les règles du jeu ont déjà été faussées par les déclarations unilatérales libyennes et les accords pilotés par la Turquie. Avec une Libye instable, une Turquie bien implantée, une Grèce directement impliquée et d’importants enjeux énergétiques offshore, les tensions en Méditerranée orientale sont loin d’être résolues.
La Libye ne retirera probablement pas ses soumissions ; la Turquie ne réduira pas son empreinte ; et l’Égypte continuera certainement d’intensifier sa résistance diplomatique.
Le différend reste pour l’heure confiné à l’arène diplomatique et juridique, mais les acteurs se positionnent pour un conflit prolongé où les frontières maritimes servent de proxy à une rivalité stratégique plus large que les efforts de normalisation entre Ankara et Le Caire n’ont pas encore réussi à surmonter.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




