Un an de répression : un rapport met en lumière la campagne du gouvernement visant les maires et municipalités du CHP
Un nouveau rapport du Parti républicain du peuple (CHP), principale opposition en Turquie, révèle l’ampleur de la répression gouvernementale contre le parti, un an après le début de cette campagne en octobre 2024.
Le document recense des arrestations massives, des poursuites politiques et la mainmise sur des municipalités gérées par le CHP via des administrateurs provisoires, suite à la large victoire du parti aux élections locales de 2024.
Ce rapport de 42 pages, intitulé « Sandığa Karşı Yargı: Bir Darbenin Anatomisi » (La Justice contre les urnes : Anatomie d’un coup d’État), décrit ce que le CHP qualifie de « coup judiciaire » contre la démocratie locale, déclenché après l’arrestation le 30 octobre 2024 d’Ahmet Özer, maire du district stambouliote d’Esenyurt. Ce dernier reste en détention provisoire pour des accusations d' »appartenance à une organisation terroriste ».

L’arrestation d’Özer survient sept mois après les élections de mars 2024, où le CHP a reconquis Istanbul, Ankara et d’autres grandes villes, obtenant pour la première fois depuis des décennies la majorité des voix au niveau national.
Selon le rapport, 16 maires du CHP sont actuellement emprisonnés, et des administrateurs provisoires ont été nommés dans 13 municipalités, dont les districts stambouliotes d’Esenyurt et Şişli. Les arrestations se sont intensifiées après la détention en mars du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, candidat présidentiel du CHP pour 2028 et principal rival politique du président Recep Tayyip Erdoğan.
« L’AKP tente de vaincre le CHP dans les tribunaux car il ne peut nous battre dans les urnes », déclare Gül Çiftci, vice-présidente du CHP chargée des élections, lors de la présentation du rapport.
« Ce rapport résume cette année écoulée. C’est notre devoir de protéger le mandat populaire, la volonté exprimée par les urnes. »
Plus de 160 arrestations dans 9 opérations visant la municipalité d’Istanbul
Le rapport détaille une série d’opérations contre les municipalités du CHP, notamment la métropole stambouliote. Entre mars et août 2025, neuf vagues d’arrestations successives ont visé la municipalité et ses filiales, avec plus de 300 mandats de détention et au moins 165 interpellations.

Les procureurs ont invoqué des accusations de corruption, de trucage d’appels d’offres, de manipulation de données et de soutien à une « organisation terroriste ».
Le CHP dénonce des accusations recyclées à partir d’anciens dossiers, fondées sur des témoignages secrets et des dénonciations anonymes plutôt que sur des preuves tangibles.
Le parti souligne que le calendrier de ces opérations vise à intimider les électeurs et démanteler les municipalités d’opposition après leur succès électoral de 2024.
Le CHP estime que cette répression viole les garanties constitutionnelles d’autonomie locale et la présomption d’innocence, plusieurs remplacements de maires ayant eu lieu sans décision de justice. Des détenus ont rapporté que des forces de l’ordre proposaient des libérations en échange d’aveux ou de témoignages contre des élus, ajoute le rapport.
Le parti accuse également les médias pro-gouvernementaux de manipuler l’opinion en divulguant des éléments d’enquêtes pour présenter les responsables du CHP comme coupables avant tout procès.
Le parti conteste l’accusation contre des responsables municipaux
Le rapport inclut la réponse du CHP à un réquisitoire de 578 pages publié le 20 octobre contre Aziz İhsan Aktaş, homme d’affaires accusé de diriger un réseau criminel, impliquant aussi des municipalités du CHP dans des affaires de corruption.

Le CHP relève que le réquisitoire omet la période 2014-2019 où ces municipalités étaient gérées par l’AKP, s’appuie sur des témoignages contradictoires et criminalise des services sociaux routiniers.
Les affaires İmamoğlu, « exemple le plus visible de pression politique »
Le rapport consacre une section aux procédures contre İmamoğlu, qualifiées d’« exemples les plus flagrants de pression sur l’opposition ». Les poursuites se sont multipliées depuis sa victoire en 2019, qui mit fin au règne d’Erdoğan sur Istanbul.
İmamoğlu a remporté deux fois les élections municipales en 2019 – la première victoire ayant été contestée par l’AKP – avant d’être réélu en 2024, ruinant les espoirs d’Erdoğan de reprendre la ville.
Pour le CHP, toutes les affaires visant İmamoğlu – d’une prétendue « insulte » à des accusations de corruption ou même d’espionnage – relèvent de motivations politiques sans fondement juridique solide.
İmamoğlu cumule les enquêtes : condamné en décembre 2022 à plus de deux ans de prison pour « insulte » à des membres de la commission électorale, puis en juillet pour des propos envers un procureur. Si ces verdicts sont confirmés en appel, il sera interdit de fonctions publiques.

Le rapport souligne un tournant le 23 mars, jour où İmamoğlu a été arrêté juste après sa désignation comme candidat présidentiel du CHP avec 15,5 millions de voix aux primaires. Cette arrestation, qualifiée d’« ingérence directe dans la volonté populaire », n’a toujours pas donné lieu à un acte d’accusation sept mois plus tard.
Sa détention le 19 mars a déclenché les plus grandes manifestations depuis 2013.
« Une stratégie systématique pour saper la démocratie locale »
Le CHP affirme que ces actions s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à affaiblir la démocratie locale et l’État de droit. Les destitutions de maires élus sans base légale et les nominations d’administrateurs ont érodé la confiance dans la justice et les élections.
Le parti promet de poursuivre son combat « juridiquement et politiquement » contre l’instrumentalisation de la justice. Il portera ces questions devant des instances nationales et internationales, tout en informant régulièrement l’opinion publique.
Le CHP appelle les citoyens attachés à la démocratie à dénoncer « les enquêtes fabriquées et ceux qui utilisent la justice pour se maintenir au pouvoir », affirmant que défendre l’État de droit, c’est défendre l’avenir du pays.
Erdoğan et son parti rejettent toute motivation politique, affirmant que ces opérations respectent la légalité.




