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[OPINION] Une nouvelle alerte sur la Turquie à Washington : pourquoi l’audition récente du Congrès est importante
Adem Yavuz Arslan*
Les auditions sur les droits de l’homme au Capitole ne façonnent pas directement la politique étrangère américaine. Pourtant, quiconque connaît Washington sait qu’elles contribuent souvent à construire le cadre intellectuel et politique des futures positions diplomatiques, initiatives du Congrès et débats politiques. C’est pourquoi l’audition du 3 juin de la Commission des droits de l’homme Tom Lantos, intitulée « La Turquie retrouvera-t-elle la liberté ? Consolidation autoritaire ou résilience démocratique ? » était bien plus qu’une discussion sur les récents développements en Turquie. Elle a offert un aperçu de l’évolution de la perception de la Turquie par Washington.
L’un des thèmes les plus frappants de cette audition fut que les experts ne considèrent plus les défis de la Turquie uniquement sous l’angle des violations des droits de l’homme ou des restrictions à la liberté d’expression. De plus en plus, le débat s’est orienté vers ce que de nombreux participants ont décrit comme un problème de régime plus large. Andrew O’Donohue de l’Université Harvard et de la Carnegie Endowment a noté que la Turquie a longtemps été catégorisée dans la littérature politologique comme un système « autoritaire compétitif », où les élections continuent d’avoir lieu mais où le parti au pouvoir bénéficie d’avantages structurels. Selon O’Donohue, cependant, les récents développements ont soulevé une question plus fondamentale. Le débat ne porte plus sur la tenue d’élections en Turquie, mais sur la possibilité que ces élections entraînent encore un changement de pouvoir. Son analyse a été largement influencée par les pressions juridiques et politiques entourant le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu et les récentes interventions judiciaires affectant le Parti républicain du peuple (CHP).
Michael Rubin du Middle East Forum a attiré l’attention non seulement sur Ankara mais aussi sur Washington. Rubin a soutenu que les administrations américaines successives et les gouvernements occidentaux n’ont pas répondu de manière adéquate au recul démocratique de la Turquie. Selon lui, cette approche a contribué à une perception à Ankara selon laquelle les coûts internationaux de la répression resteraient limités. L’une des parties les plus controversées du témoignage de Rubin concernait les suites de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Remettant en question des éléments du récit officiel, il a affirmé que le gouvernement avait utilisé ces événements pour accélérer la transformation de la Turquie en un système politique plus autoritaire. Rubin a également formulé une critique plus large de la politique occidentale, déclarant que « la crise de la démocratie et des droits de l’homme en Turquie n’est pas seulement un échec de la Turquie ; c’est aussi un échec de l’Occident ».
Le témoignage le plus poignant est peut-être venu de l’ancien prisonnier politique et chercheur de la NASA Serkan Gölge. Raconter son expérience personnelle après le coup d’État manqué, Gölge a décrit comment les procédures judiciaires ont été utilisées contre lui et comment des aspects ordinaires de sa vie ont ensuite été présentés comme des preuves d’activité criminelle. Son témoignage a donné un visage humain à une préoccupation fréquemment soulevée par les observateurs internationaux ces dernières années : l’érosion de l’État de droit en Turquie. Plus qu’un récit personnel, la déclaration de Gölge est devenue partie intégrante du registre officiel du Congrès, documentant ce que de nombreux défenseurs des droits de l’homme considèrent comme des problèmes systémiques au sein du système judiciaire turc.
L’expert de la Turquie Henri Barkey a soutenu que le gouvernement Erdoğan est allé au-delà du modèle traditionnel d’autoritarisme électoral. Selon Barkey, l’emprisonnement d’İmamoğlu, les pressions judiciaires sur le CHP, la nomination d’administrateurs publics dans les municipalités élues et le refus d’appliquer les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme ne doivent pas être considérés comme des incidents isolés. Ils représentent plutôt des éléments d’une transformation plus large dans laquelle les institutions de l’État sont de plus en plus utilisées pour façonner la compétition politique. L’une des observations les plus notables de Barkey fut que « l’opposition en Turquie n’a pas été éliminée, mais elle a été criminalisée ».
Du point de vue de Washington, le résultat le plus significatif de cette audition est peut-être le changement de langage utilisé par les experts. Il y a quelques années, les discussions sur la Turquie portaient principalement sur le « recul démocratique ». Aujourd’hui, des termes comme « consolidation autoritaire » voire « transition vers un autoritarisme complet » deviennent plus courants dans les cercles du Congrès. Ce changement pourrait ne pas avoir de conséquences politiques immédiates. Pourtant, à Washington, les idées précèdent souvent les politiques. Les concepts discutés lors des auditions se retrouvent fréquemment dans les rapports, les évaluations officielles et, finalement, dans la politique gouvernementale.
Le message général qui ressort de cette audition était clair : le bilan de la Turquie en matière de droits de l’homme, les prisonniers politiques et les préoccupations relatives à l’État de droit n’ont pas disparu de l’agenda de Washington. Au contraire, un nombre croissant de décideurs politiques et d’analystes considèrent désormais la Turquie non pas simplement comme un pays confronté à des défis en matière de droits de l’homme, mais comme un pays confronté à des questions plus profondes sur la viabilité future de son système démocratique. Pour cette seule raison, l’audition du 3 juin pourrait s’avérer plus importante qu’il n’y paraissait au premier abord.
*Adem Yavuz Arslan est un journaliste avec plus de deux décennies d’expérience dans le reportage politique, le journalisme d’investigation et la couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que sur des questions plus larges liées à la liberté des médias et aux droits de l’homme. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires très médiatisées, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Vivant actuellement en exil à Washington, D.C., il poursuit son journalisme via des plateformes de médias numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
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