[OPINION] Turquie–Grèce : l’héritage d’Atatürk et de Venizelos peut-il encore contenir la rivalité ?
Pour la Grèce, la Turquie demeure la première variable de politique étrangère. À Athènes, il ne se passe guère un jour sans qu’un article, une tribune ou un débat télévisé ne soit consacré à Ankara – parfois sur un ton alarmiste, voire nourri de théories complotistes. À l’inverse, du point de vue turc, la Grèce a progressivement glissé vers les rangs secondaires de l’agenda stratégique.
Cette évolution ne se lit pas seulement dans les discours politiques, mais aussi dans la mémoire institutionnelle. Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, gravir les échelons du ministère turc des Affaires étrangères supposait souvent une spécialisation sur les dossiers gréco-chypriotes et un passage par l’ambassade d’Athènes. Nombre de diplomates brillants ont suivi ce parcours. La fin du mandat d’Ertuğrul Apakan au poste de sous-secrétaire en 2009 marque, symboliquement, la clôture de cette période. Par la suite, les spécialistes du Moyen-Orient ont occupé les fonctions les plus élevées de l’appareil diplomatique, traduisant un déplacement clair des priorités stratégiques.
La question grecque et chypriote n’a donc pas disparu de la politique étrangère turque ; elle s’est inscrite dans un échiquier géopolitique plus vaste, où elle n’occupe plus la case centrale mais reste une pièce significative.
Du « Nous pouvons arriver subitement une nuit» à la Déclaration d’Athènes
Les relations turco-grecques ont connu une phase de tension aiguë à la suite des déclarations du président Erdoğan – « Nous pouvons arriver subitement une nuit» – avant d’entrer, en 2023, dans un processus d’apaisement avec la signature de la Déclaration d’Athènes.
La visite, en février 2026, du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis à Ankara, en marge du 6e Conseil de coopération stratégique de haut niveau, ne doit pas être interprétée comme l’ouverture d’un nouveau chapitre historique, mais plutôt comme une tentative de préserver l’existant sans l’user davantage. Les analyses publiées tant en Turquie qu’en Grèce convergent : il ne s’agissait pas de produire une solution définitive, mais de maintenir la continuité sans crise.
Nous sommes face à une diplomatie de la gestion, non de la résolution. Les attentes ont été volontairement abaissées. L’objectif n’est pas la paix idéale, mais la stabilité praticable.
C’est ici que l’héritage d’Atatürk et d’Elefthérios Venizelos retrouve sa pertinence. La normalisation initiée dans les années 1930 n’avait pas effacé les différends structurels entre les deux pays. Elle avait cependant permis de passer de l’hostilité ouverte à une coexistence compétitive. Revendiquer aujourd’hui cet héritage ne relève pas d’une nostalgie romantique, mais d’une volonté de doter la rivalité d’un cadre institutionnel.
La stratégie sécuritaire à plusieurs niveaux d’Athènes
La visite d’Ankara ne peut être comprise indépendamment de la stratégie d’alliances que la Grèce déploie depuis plusieurs années.
Les relations politiques, militaires et économiques entre Athènes et Israël se sont sensiblement approfondies. Des exercices militaires conjoints sont régulièrement organisés ; Israël exploite un centre d’entraînement aérien en Grèce. Athènes a décidé d’acquérir 36 systèmes de lance-roquettes multiples PULS pour environ 650 millions d’euros et négocie la mise en place d’un système de défense aérienne et anti-drones multicouche évalué à près de 3 milliards d’euros.
Dans le cadre d’un programme de modernisation s’étalant jusqu’en 2036 et estimé entre 25 et 28 milliards d’euros, la Grèce ambitionne de doter ses forces armées d’un niveau technologique parmi les plus avancés en Europe.
À la fin de l’année 2025, un sommet trilatéral à Jérusalem réunissant Benjamin Netanyahu, Kyriakos Mitsotakis et le président chypriote Nikos Christodoulides a confirmé la volonté d’approfondir la coopération sécuritaire, notamment en matière de sécurité maritime et de protection des infrastructures critiques.
L’élargissement de cet axe Grèce–Israël–Chypre à l’Inde alimente, à Ankara, le sentiment d’un encerclement stratégique. Le projet de corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe (IMEC), qui positionne le port de Haïfa en Israël et celui du Pirée en Grèce comme portes d’entrée indiennes vers l’Europe, dépasse la simple logique commerciale : il s’inscrit dans une recomposition géopolitique du bassin méditerranéen.
Le calcul de Washington
En 2026, la posture américaine à l’égard de ce rapprochement est clairement favorable. Washington voit dans l’axe Grèce–Israël–Inde non seulement une coopération trilatérale, mais un élément d’une architecture de stabilité destinée à offrir une alternative à l’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie » et à consolider la Méditerranée orientale comme espace énergétique et logistique arrimé à l’Occident.
Les États-Unis figurent parmi les principaux soutiens de l’IMEC. L’adoption, début 2026, de l’« Eastern Mediterranean Gateway Act » par le Congrès américain a inscrit ce corridor au rang des priorités stratégiques de la politique étrangère américaine. Washington participe par ailleurs au format trilatéral Grèce–Israël–Chypre sous la formule dite « 3+1 », encourageant son extension aux domaines de la sécurité et des technologies.
Les motivations américaines sont doubles : réduire durablement la dépendance énergétique européenne à l’égard de la Russie et contenir l’influence croissante de la Chine, notamment à travers le port du Pirée.
Toutefois, soutenir cette dynamique ne signifie pas exclure la Turquie de l’architecture de sécurité occidentale. Le véritable défi pour Washington consiste à renforcer la Grèce sans rompre le lien stratégique avec Ankara.
Continuité contrôlée et équilibre des puissances
Dans ce contexte élargi, la visite de Mitsotakis à Ankara prend un relief particulier. Côté turc, l’accent est mis sur la préservation d’un « agenda positif » comme un gain stratégique en soi. Les différends structurels en mer Égée, en Méditerranée orientale ou à propos de Chypre ne sont pas appelés à disparaître à court terme. Il s’agit donc de maintenir ouverts les canaux de dialogue et de progresser dans des domaines à faible intensité politique – commerce, gestion migratoire, tourisme, mesures de confiance.
La position intérieure relativement solide de Mitsotakis renforce l’image d’une Grèce qui consolide ses alliances sans afficher de concessions face à Ankara.
La Turquie, forte de sa position géopolitique, de sa capacité militaire, de son poids au sein de l’OTAN et de son rôle clé entre mer Noire et Moyen-Orient, se perçoit comme un acteur incontournable aux yeux de Washington. Dans le même temps, la Grèce a indéniablement accru sa valeur stratégique grâce à son réseau d’alliances et à sa modernisation militaire.
Dès lors, il est probable que les États-Unis ne chercheront pas à opérer un choix tranché entre Ankara et Athènes. Leur intérêt réside plutôt dans le maintien des deux partenaires au sein d’une même architecture stratégique, en veillant à ce que leur rivalité demeure maîtrisable.
Au fond, revendiquer l’héritage d’Atatürk et de Venizelos aujourd’hui, c’est accepter que la compétition subsiste, tout en refusant qu’elle dégénère. Entre rupture et réconciliation illusoire, la voie médiane d’une continuité contrôlée apparaît, une fois encore, comme la forme la plus réaliste de la diplomatie.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
![[OPINION] Turquie–Grèce : l’héritage d’Atatürk et de Venizelos peut-il encore contenir la rivalité ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/02/CB-Yunanistan-imza-1-1024x719.jpg)
![[OPINION] Le silence de l’OTAN favorise l’effondrement démocratique de la Turquie](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/nato-ankara-2-1024x576.jpg)
![[OPINION] Kılıçdaroğlu peut-il aider à dégager la voie d’Erdoğan vers un nouveau mandat ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/kemal-kilicdaroglu-1-768x520.jpg)

![[ANALYSE] Le rapport européen sur la Turquie pointe une crise de l’État de droit au-delà du ministre de la Justice](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/european-parliament-2-768x435.jpg)