Avertissement : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
[OPINION] Les États-Unis réajustent leur position en Syrie, et la Turquie en subit les conséquences
Adem Yavuz Arslan*
Le paysage politique syrien traverse une transformation rapide et lourde de conséquences. Alors que les rapports de force évoluent sur le terrain, les récents signaux envoyés par Washington suggèrent non pas un simple ajustement tactique, mais un recalibrage plus large de la politique américaine, avec des implications directes pour les relations turco-américaines et l’ordre régional.
Depuis dix ans, la Syrie constitue l’un des théâtres géopolitiques les plus complexes du printemps arabe : un État effondré, fragmenté entre forces du régime, armées étrangères, milices et proxies internationaux. Aujourd’hui, cette ère semble entrer dans une nouvelle phase.
Les États-Unis ont ouvertement soutenu le gouvernement de transition syrien du président Ahmed al-Sharaa tout en déclarant que leur partenariat de longue date avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) avait atteint son terme. Pour Ankara, ce développement revêt une importance particulière.
Pendant des années, la coopération américaine avec les FDS, dont l’épine dorsale militaire est constituée par les Unités de protection du peuple (YPG) — considérées par la Turquie comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation qualifiée de terroriste par la Turquie, les États-Unis et l’UE — a été le principal sujet de discorde entre ces deux alliés de l’OTAN.
Le message de Washington est désormais inhabituellement explicite : le partenariat avec les FDS, autrefois central dans la campagne menée par les États-Unis contre le groupe État islamique en Irak et au Levant (EIIL), n’a jamais été conçu comme permanent.
Un virage longuement mûri
Dès le départ, les responsables américains ont décrit la coopération avec les FDS comme tactique, conditionnelle et temporaire. Cette alliance est née en 2014 dans des conditions de combat urgentes, lorsque l’EIIL contrôlait de vastes portions de la Syrie et de l’Irak, et que Washington manquait de partenaires locaux viables.
Avec le temps, cependant, ce qui avait commencé comme un arrangement anti-EIIL s’est transformé en une relation quasi-politique. Les forces kurdes ont administré des territoires, formé des structures gouvernementales et espéré de plus en plus des garanties de sécurité occidentales à long terme.
L’annonce officielle que ce partenariat a désormais atteint ses limites a donc choqué les acteurs kurdes sur le terrain, dont beaucoup croyaient que la coopération militaire déboucherait sur une reconnaissance politique ou des garanties d’autonomie.
Pourtant, d’un point de vue stratégique, ce virage était prévisible.
La chute du régime de Bachar al-Assad et l’émergence d’une nouvelle autorité centralisée à Damas ont fondamentalement modifié les calculs de Washington. Les États-Unis semblent désormais plus enclins à traiter avec un gouvernement souverain, même né de l’instabilité, qu’à continuer de gérer la Syrie via des acteurs non étatiques fragmentés.
Ce repositionnement coïncide également avec un débat renouvelé à Washington sur un retrait total des troupes américaines de Syrie. Les précédentes tentatives ont été bloquées par des résistances institutionnelles au Pentagone et dans la bureaucratie de sécurité nationale, mais l’élan politique vers le désengagement semble plus fort que jamais depuis 2019.
Au-delà de la Syrie : une réorientation stratégique plus large
Ce qui se déroule en Syrie ne peut être compris isolément.
Les États-Unis traversent une transformation plus profonde de leur politique étrangère, motivée principalement par la compétition stratégique à long terme avec la Chine. Dans ce cadre, le Moyen-Orient n’occupe plus la position centrale qu’il détenait après le 11 septembre 2001.
Les missions de contre-terrorisme, les expériences de construction nationale et les déploiements militaires ouverts ont perdu le soutien politique à Washington, toutes tendances confondues. La Syrie, coûteuse, complexe et périphérique à la compétition entre grandes puissances, a glissé dans la liste des priorités.
Cette réalité explique la réticence croissante de Washington à maintenir des engagements indéfinis envers des groupes armés non étatiques. Si les États-Unis sont prêts à tendre leurs relations avec des alliés européens majeurs pour un réalignement stratégique, ils sont peu susceptibles d’offrir une protection permanente à des acteurs comme les FDS.
La doctrine émergente privilégie une stabilité gérée sans implication profonde.
L’objectif n’est pas de remodeler la Syrie, mais d’éviter un chaos renouvelé qui pourrait à nouveau entraîner Washington dans une escalade militaire. Dans ce cadre, les préoccupations de sécurité de longue date de la Turquie, notamment le long de sa frontière sud, reçoivent désormais une attention accrue.
Pour la première fois depuis des décennies, Ankara engage également un dialogue avec un gouvernement à Damas qui ne lui est pas structurellement hostile. Cela représente à lui seul un changement profond dans la politique régionale.
Des acteurs non étatiques aux puissances régionales
Un autre trait marquant de cette transition est la préférence croissante de Washington pour travailler avec des États plutôt qu’avec des milices ou des formations armées hybrides.
Pendant la Guerre froide et ses suites, le Moyen-Orient importait surtout pour la sécurité énergétique. Aujourd’hui, alors que les États-Unis sont devenus exportateurs nets d’énergie, la pertinence stratégique de la région est redéfinie.
La Chine, en revanche, reste fortement dépendante des approvisionnements énergétiques du Moyen-Orient. Du point de vue de Washington, maintenir des relations fonctionnelles avec des gouvernements reconnus, plutôt qu’avec des groupes armés fragmentés, est devenu plus rationnel dans le contexte de la compétition mondiale.
Cette logique structurelle aide à expliquer le retrait graduel d’une politique centrée sur les FDS.
Dans une ère de consolidation stratégique, les alliances militaires temporaires cèdent le pas à une diplomatie fondée sur les États.
Ce que Washington attend d’Ankara
Le recalibrage de la politique américaine soulève une question inévitable : que Washington attend-il de la Turquie en retour ?
Une attente clé est le confinement de l’influence iranienne en Syrie. La présence militaire et paramilitaire de l’Iran, longtemps maintenue via des milices et le régime Assad, s’est considérablement affaiblie après la transition politique à Damas.
L’engagement pragmatique de la Turquie avec la nouvelle direction syrienne est de plus en plus perçu à Washington comme un mécanisme stabilisateur capable d’empêcher Téhéran de reconstruire son corridor d’influence s’étendant de l’Irak au Liban.
Une autre dimension sensible concerne Israël.
Les États-Unis continuent de privilégier une normalisation des relations entre la Turquie et Israël dans le cadre de leur architecture régionale plus large. Cependant, les réalités politiques actuelles, notamment la polarisation intérieure israélienne et la guerre à Gaza, rendent une normalisation rapide irréaliste.
Pourtant, les décideurs américains semblent se positionner en vue d’un moment futur où les conditions politiques évolueront.
Notamment, Israël a montré une opposition limitée aux récentes opérations ciblant les FDS, suggérant un alignement tacite autour de la désescalade plutôt que de la confrontation, même si la rhétorique publique reste tendue.
Cela pourrait-il ouvrir des portes ailleurs ?
Alors que la question des FDS s’estompe progressivement, l’attention se tourne vers d’autres différends non résolus entre Ankara et Washington, notamment l’achat par la Turquie du système de défense aérienne russe S-400 et son exclusion ultérieure du programme d’avions de combat F-35.
À Washington, de nouvelles discussions sont en cours pour déterminer si une issue politique à cette impasse est possible.
Pourtant, les contraintes structurelles restent redoutables. L’opposition du Congrès, les législations sanctionnant la Turquie et les résistances institutionnelles limitent la marge de manœuvre de l’exécutif. Même une Maison Blanche coopérative ne peut résoudre ces problèmes unilatéralement.
Les progrès, s’ils viennent, seront probablement incrémentaux plutôt que transformateurs.
Un changement structurel, pas personnel
Enfin, il y a la question de la durabilité.
L’alignement actuel entre Ankara et Washington est-il simplement le produit d’un rapport personnel entre dirigeants, ou reflète-t-il quelque chose de plus profond ?
Se concentrer sur les personnalités risque d’obscurcir la vue d’ensemble.
Les États-Unis redéfinissent leur posture mondiale, s’éloignant d’un interventionnisme motivé par la mondialisation pour adopter un modèle plus étroit, fondé sur les intérêts, centré sur la compétition stratégique, le partage des charges régionales et une diplomatie transactionnelle.
Cette transformation est structurelle, pas cyclique.
Quels que soient les résultats électoraux à Washington, l’ère d’un engagement expansif au Moyen-Orient ne reviendra probablement pas.
Ce qui se déroule aujourd’hui ne doit donc pas être compris comme un ajustement tactique temporaire, mais comme les prémices d’un chapitre plus sobre, pragmatique et guidé par les intérêts dans les relations turco-américaines, façonné moins par l’idéologie que par des calculs géopolitiques froids.
En ce sens, la Syrie n’est pas l’exception.
Elle est le signal.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que des questions plus larges liées à la liberté des médias et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires très médiatisées, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Exilé à Washington, D.C., il poursuit son journalisme via des plateformes numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
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