[OPINION] Le crépuscule de l’ordre : pourquoi la Turquie reste piégée dans la transition
Ömer Murat*
La politique mondiale ne traverse pas seulement une crise cyclique classique : elle subit une rupture structurelle profonde. L’ordre libéral international qui a défini l’ère post-Guerre froide connaît une double érosion : de légitimité et de fonctionnalité. Ce déclin se manifeste par la paralysie des institutions multilatérales et l’affaiblissement des normes et valeurs qui les ancraient autrefois.
Dans ce contexte turbulent, les analyses de l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger sur le président Donald Trump offrent un prisme utile pour interpréter notre époque. Kissinger suggérait que Trump pourrait être l’une de ces figures historiques rares qui émergent périodiquement pour signifier la fin d’une époque, la contraignant à abandonner ses postulats dépassés. Ce rôle n’implique pas que ce leader ait conscience de sa fonction ou élabore une alternative substantielle ; cela peut survenir par simple hasard.
Ce qui distingue Trump, c’est non seulement d’avoir contesté ces postulats, mais de l’avoir fait sans proposer de contre-idéologie structurée. Comme l’impliquait Kissinger, son rôle fut davantage négatif que programmatique. Il n’a pas remplacé le mondialisme par un isolationnisme cohérent ni articulé une grande stratégie réaliste succédant à l’internationalisme libéral. Trump a agi comme une force disruptive, obligeant l’ordre existant à renoncer à ses prétentions rhétoriques d’universalité et d’inéluctabilité. Résultat : l’effondrement des anciennes certitudes sans émergence de nouvelles.
En ce sens, l’importance historique de Trump réside moins dans ses intentions que dans ce que sa présidence a révélé. L’ordre libéral n’a pas vacillé parce que Trump proposait une alternative, mais parce qu’il ne pouvait plus se défendre de manière convaincante une fois ses contradictions exposées. Trump n’a pas inauguré une nouvelle ère ; il a accéléré la dissolution de l’ancienne, en grande partie par accident et partiellement par instinct.
Il se démarque comme le premier dirigeant américain à abandonner ouvertement l’engagement historique de son pays dans la construction de l’ordre mondial depuis 1945. Il perçoit les marchés ouverts non comme des arrangements mutuellement bénéfiques, mais comme des schémas prédateurs. Il redéfinit les alliances comme des fardeaux transactionnels plutôt que des engagements partagés. Trump sape systématiquement les notions selon lesquelles le commerce illimité génère une prospérité généralisée, que les organisations internationales renforcent la sécurité et que la gouvernance démocratique s’étendra inévitablement à l’échelle mondiale.
Alors que les États-Unis se retirent explicitement de leur rôle de bâtisseur de l’ordre mondial tenu depuis 1945, un dangereux vide s’est créé. Si la Chine poursuit son ascension, elle n’a pas encore proposé de cadre idéologique complet pour une nouvelle gouvernance mondiale. L’Union européenne reste un défenseur vocal de la coopération fondée sur des règles, mais elle manque de puissance contraignante pour imposer cette vision globalement. Quant à la Fédération de Russie, empêtrée dans une guerre prolongée en Ukraine, elle s’est révélée dépourvue de la profondeur économique et militaire nécessaire pour établir une hégémonie alternative.
Ces dynamiques globales ont des implications profondes pour la Turquie.
La longévité de l’administration du président Recep Tayyip Erdoğan est indissociable de cette paralysie internationale. Les transitions nationales s’accélèrent généralement lorsque le monde évolue vers un nouvel équilibre hégémonique. Or, en l’absence de contexte international, les régimes transitionnels au niveau national se figent.
Erdoğan est arrivé au pouvoir au début des années 2000 en comprenant que l’ancien establishment turc – marqué par la tutelle militaire, une oligarchie bureaucratique rigide et une idéologie d’État kémaliste centralisatrice – n’était plus viable. En démantelant ce « régime de gardiennage » via la rhétorique de l’adhésion à l’Union européenne et des réformes démocratiques, Erdoğan aurait pu devenir le « père fondateur » d’une nouvelle ère.
Mais ce potentiel ne s’est jamais concrétisé. Si l’ancienne garde a disparu, aucun système institutionnalisé prévisible ne l’a remplacée. Aujourd’hui, la Turquie reste dans un entre-deux politique : ni démocratie parlementaire traditionnelle, ni système présidentiel cohérent, ni État autoritaire strictement défini. C’est un régime transitionnel taillé sur mesure pour le pouvoir personnel et géré via un « état d’urgence » permanent.
Cette ambiguïté structurelle permet au président Erdoğan de conserver son emprise malgré une popularité fluctuante. La marque d’un leader transitionnel est l’arme de l’incertitude. Pour le public turc, la question politique centrale est passée de « Qui doit gouverner ? » à « Qu’advient-il ensuite ? ». En veillant à ce que l’ère « post-Erdoğan » reste un vide menaçant, le titulaire se positionne comme le « risque connu ». Pour sa base conservatrice, la crainte de ce qui suivrait un effondrement de l’ordre actuel dépasse les frustrations liées à son long règne.
En Turquie, comme dans d’autres pays aux dirigeants similaires, la politique se pratique par l’appréhension plus que par les programmes. La question « Que se passe-t-il s’il part ? » a paralysé l’élite politique et la société au sens large. Historiquement, ces périodes de stagnation se terminent de trois manières : une transition pacifique par consensus social ; une fragmentation chaotique ; ou l’émergence d’une figure « fondatrice » recourant à des mesures illibérales pour mettre fin à l’incertitude.
Une transition pluraliste pacifique est l’issue la plus rare. Elle exige qu’un leader accepte de ne pas dicter l’avenir. Elle nécessite aussi une cohésion sociale aujourd’hui absente en Turquie, où la polarisation est un outil de gouvernance primordial. Comme le président Erdoğan prospère sur cette division, la transition s’est enrayée, le système s’est entièrement personnalisé et la sortie éventuelle est devenue toujours plus coûteuse.
Nous sommes dans une phase intermédiaire de l’histoire, où l’ancien ordre libéral recule mais le nouveau n’a pas encore émergé. Cet « interrègne » permet aux leaders transitionnels de s’installer durablement. Pourtant, l’histoire nous enseigne que l’incertitude n’est jamais éternelle. Un nouvel ordre finira par émerger, probablement à travers un conflit majeur ou des négociations diplomatiques d’envergure.
Les parallèles entre les basculements populistes aux États-Unis et la glaciation systémique en Turquie révèlent la tension fondamentale de notre époque. Les leaders transitionnels s’élèvent parce qu’ils excellent à démolir les structures dépassées. Mais ils sont condamnés à échouer pour la même raison : une incapacité à construire.
La question cruciale est de savoir si ces basculements produiront des structures inclusives et coopératives, ou des régimes rigides et répressifs. Malheureusement, la seconde option semble plus probable pour la Turquie. Toutefois, l’improbable n’équivaut pas à l’impossible. La politique est l’art d’élargir le champ des possibles, et l’avenir de la Turquie dépend de dirigeants capables de le faire.
* Ömer Murat est analyste politique et ancien diplomate turc résidant actuellement en Allemagne.
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Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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