[OPINION] Comment Ahmed al-Sharaa a pris l’avantage à Alep
Ömer Murat*
La semaine dernière à Alep, l’équilibre des pouvoirs syrien, longtemps figé, est entré dans une nouvelle phase décisive. Le premier affrontement direct a eu lieu entre le président syrien Ahmed al-Sharaa, qui contrôle la zone à l’ouest de l’Euphrate, et Mazloum Abdi, commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui domine la rive est. Cela a marqué le premier round d’une lutte bien plus vaste pour l’avenir de la Syrie. Ce qui s’est déroulé n’était pas un simple conflit local, mais le premier vrai test des recompositions régionales et internationales.
Grâce à un mélange savamment orchestré de manœuvres militaires et d’efforts diplomatiques, al-Sharaa a démantelé l’emprise des FDS à Alep. Les dirigeants des FDS ont sous-estimé l’ampleur de la transformation syrienne. Ils n’ont pas saisi, en particulier, le nouveau paysage géopolitique au Moyen-Orient sous l’administration du président américain Donald Trump, de plus en plus favorable à al-Sharaa. L’an dernier, les FDS croyaient à tort que sans un accord global entre al-Sharaa et Abdi, les sanctions américaines contre la Syrie resteraient en place.
Pourtant, Trump a levé ces restrictions indépendamment de tout accord, motivé non par une affinité personnelle pour al-Sharaa mais par un alignement stratégique avec les États du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar. Le déplacement d’al-Sharaa à Washington, avec des images à la Maison Blanche, couplé à l’allègement substantiel des sanctions sous la loi Caesar, a considérablement renforcé sa position. Cette manœuvre a accru la crédibilité d’al-Sharaa, en particulier auprès de la majorité sunnite arabe de Syrie.
Les FDS ont aggravé leurs erreurs en traînant les pieds lors des négociations, pariant sur un affaiblissement progressif de la position d’al-Sharaa. Au contraire, les mois passant, son influence n’a fait que se consolider.
Un autre défi de taille pour al-Sharaa venait d’Israël, qui a maintenu une pression incessante via des frappes aériennes dans le sud de la Syrie et des incursions depuis le Golan. Ces actions ont entravé sa capacité à imposer un contrôle national. Cette pression a été allégée la semaine dernière à Paris grâce à une médiation américaine, aboutissant à un accord discret mais majeur entre Israël et la Syrie. Ce dispositif a établi un cadre diplomatique et militaire collaboratif, incluant une unité de coordination commune. Dès lors, la marge de manœuvre militaire unilatérale d’Israël semble fortement réduite, les questions de sécurité passant désormais par ce nouveau mécanisme.
Avec des sanctions atténuées et le front israélien stabilisé, al-Sharaa a surmonté deux obstacles stratégiques majeurs, ouvrant la voie à l’offensive d’Alep.
Pendant ce temps, la posture rigide des FDS dans les négociations avec Damas semble avoir irrité Washington. Les responsables américains souhaitent visiblement que les FDS cèdent le contrôle de certaines régions à majorité arabe et négocient rapidement avec Damas, mais les FDS résistent. Cela a probablement conduit à un feu vert implicite des États-Unis pour l’initiative d’al-Sharaa à Alep, servant d’avertissement voilé aux FDS.
Les FDS ont été prises au dépourvu. Ignorant qu’al-Sharaa avait obtenu une marge de manœuvre diplomatique et cherchait une ouverture, des éléments des FDS ont lancé une attaque de drone contre un poste militaire syrien à Alep le 5 janvier. Saisissant l’occasion, al-Sharaa a agi rapidement.
Le choix d’Alep était délibéré. Pendant des années, les FDS ont dominé les quartiers à majorité kurde et une enclave chrétienne, contestant les revendications de souveraineté d’al-Sharaa. Surtout, comme Alep se trouve à l’ouest de l’Euphrate, elle échappe à l’accord informel États-Unis-Turquie de l’ère de la guerre civile, qui limitait la protection aérienne américaine des FDS à l’est. Al-Sharaa a donc choisi un site symboliquement fort et stratégiquement réalisable, acceptable pour Washington et pleinement aligné sur les intérêts d’Ankara.
L’exécution de l’opération a mis en lumière l’habileté de l’équipe d’al-Sharaa. Ils ont posé des bases diplomatiques en amont et élaboré des tactiques terrestres pour limiter les risques. Une manœuvre clé a concerné la gestion civile : les forces syriennes ont exhorté les habitants des quartiers kurdes de Sheikh Maksud et Ashrafiya à Alep à se reloger temporairement, et la plupart ont obtempéré. Si de réelles craintes d’atrocités avaient prévalu, ces directives auraient été ignorées. Cette coopération a sapé les tentatives des FDS de présenter les événements comme un nettoyage ethnique, empêchant cette narration de gagner du terrain localement ou internationalement.
En parallèle de l’opération, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen António Costa se sont rendus conjointement à Damas, signalant une forte confiance occidentale en al-Sharaa comme principal interlocuteur syrien.
Ce soutien découle de l’approche mesurée d’al-Sharaa envers les minorités et de ses efforts pour contenir les factions extrémistes cette dernière année. Malgré des tensions persistantes dans les zones alaouites et druzes, les gouvernements occidentaux voient de plus en plus al-Sharaa comme un partenaire gérable, fermant temporairement les yeux sur les lacunes du régime face aux soupçons d’implications iranienne et israélienne dans ces flambées.
À Alep, la voie la plus sage pour les FDS aurait été une retraite négociée avec des concessions modestes. Au lieu de cela, elles ont opté pour la défiance, et leur résistance s’est effondrée rapidement. Des faiblesses structurelles, notamment la dépendance excessive d’Abdi envers la direction du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Kandil dans le nord de l’Irak, ont pu contribuer à cette défaite. Ce lien préoccupe depuis longtemps Washington et Ankara. Si les rapports des médias pro-gouvernementaux turcs évoquant des contacts entre les FDS et l’Iran ou le Hezbollah sont avérés, ils mineront davantage la confiance dans les capitales occidentales.
Pour le président turc Recep Tayyip Erdoğan, la stabilité et la survie d’al-Sharaa sont stratégiquement indispensables. Sa chute aurait des répercussions immédiates et lourdes sur les plans intérieur et étranger pour Ankara. Par conséquent, la Turquie a soutenu politiquement et militairement la campagne d’al-Sharaa à Alep et ne montre aucun signe d’infléchissement.
Certains acteurs kurdes espèrent que l’initiative de paix lancée l’an dernier avec le PKK pourrait amener la Turquie à reconnaître les FDS. Les événements d’Alep montrent à quel point cette attente reste irréaliste. Les déclarations officielles turques continuent d’insister sur l’objectif de démanteler le PKK dans toutes ses composantes, y compris les Unités de protection du peuple (YPG), qui forment l’épine dorsale des FDS. Pour Ankara, reconnaître les FDS dans leur structure territoriale actuelle reste impensable. Erdoğan pourrait voir le dialogue comme un moyen de gagner du temps pendant qu’al-Sharaa consolide son autorité, mais la position stratégique fondamentale de la Turquie reste inchangée.
À l’avenir, al-Sharaa devrait accroître la pression sur les FDS, augmentant la probabilité d’affrontements plus larges. Pour l’instant, Ankara préfère soutenir Damas indirectement. Cependant, si les dynamiques sur le terrain commencent à favoriser les FDS, la Turquie n’hésitera probablement pas à intervenir directement.
Alep marque un tournant. L’allègement des sanctions Caesar, l’accord israélo-syrien, l’engagement ouvert de l’Europe et la garantie stratégique turque ont hissé al-Sharaa au rang de figure dominante en Syrie. Les FDS traversent désormais leur période la plus difficile, sur les plans militaire et diplomatique.
Al-Sharaa a remporté le premier round. La suite pourrait déterminer l’issue finale de la longue guerre inachevée de Syrie.
* Ömer Murat est analyste politique et ancien diplomate turc, résidant actuellement en Allemagne.
Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Turkish Minute.
![[OPINION] Comment Ahmed al-Sharaa a pris l’avantage à Alep](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/01/al-sharaa-1024x683.jpg)
![[OPINION] Le silence de l’OTAN favorise l’effondrement démocratique de la Turquie](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/nato-ankara-2-1024x576.jpg)
![[OPINION] Kılıçdaroğlu peut-il aider à dégager la voie d’Erdoğan vers un nouveau mandat ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/kemal-kilicdaroglu-1-768x520.jpg)

![[ANALYSE] Le rapport européen sur la Turquie pointe une crise de l’État de droit au-delà du ministre de la Justice](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/european-parliament-2-768x435.jpg)