L’Iran vacille, la Turquie peut-elle rester à l’écart ?
Une diplomatie turque obsédée par l’escalade
Soyons clairs : la situation actuelle en Iran n’est pas un scénario que la Turquie souhaitait. En tant que voisin direct, Ankara est l’un des pays qui pourrait subir le plus durement les conséquences d’une escalade. Dans ce contexte, la priorité de la diplomatie turque est simple : empêcher la propagation du conflit et maintenir la Turquie en dehors des combats.
Invité récemment à une émission de la télévision publique, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a évoqué les initiatives diplomatiques menées par Ankara pour empêcher qu’une confrontation directe n’éclate entre les États-Unis et l’Iran. Mais le ton employé par le chef de la diplomatie turque mérite attention. Ses propos adoptaient un registre à la fois pragmatique et réaliste, désignant implicitement l’Iran comme responsable de la situation.
En même temps, certaines figures religieuses proches du pouvoir ont multiplié les interventions médiatiques pour critiquer l’Iran et le chiisme, rappelant que Téhéran aurait, selon elles, historiquement nui à l’islam et que ses doctrines seraient contestables. Ces prises de position peuvent être interprétées comme une tentative d’orienter progressivement l’opinion publique.
Les déclarations de Fidan sont révélatrices de cette approche. Selon lui, « si les Iraniens avaient consenti à certaines concessions », la situation actuelle aurait pu être évitée. Toujours d’après son analyse, l’issue de la guerre ne pourrait être que de deux ordres : soit la destruction significative des capacités militaires iraniennes, soit un changement de régime à Téhéran.
Un réalisme assumé face à la puissance américaine
Un tel discours ressemble moins à celui d’un chef de la diplomatie qu’à celui d’un commentateur analysant la crise à travers le prisme stratégique des États-Unis et d’Israël. L’Iran y apparaît comme un acteur essentiellement passif, dont les chances face à la puissance américaine seraient d’emblée nulles.
Un autre passage de l’entretien mérite d’être souligné. Fidan a déclaré qu’un pays qui n’a pas développé ses capacités militaires — notamment ses systèmes de défense aérienne — « ne devrait même pas entrer dans une confrontation verbale avec Israël et les États-Unis ». Derrière cette phrase se cache en réalité un aveu implicite. Elle explique pourquoi Ankara évite toute posture de confrontation directe avec ces deux puissances : la Turquie agit en tenant compte d’une réalité stratégique marquée par la supériorité militaire américano-israélienne.
Cette remarque contient toutefois une autre implication. Les progrès réalisés ces dernières années par la Turquie dans le domaine de l’industrie de défense pourraient, à terme, modifier cet équilibre. Mais pour l’instant, ces propos révèlent clairement les limites stratégiques dans lesquelles Ankara estime devoir évoluer.
Dans la même émission, Fidan a jugé « très préoccupantes » les attaques iraniennes contre certains pays de la région. Il a indiqué avoir contacté son homologue iranien pour l’avertir après qu’un missile a été intercepté à l’intérieur du territoire turc. Pourtant, peu de temps après, un second missile balistique était intercepté au-dessus du sol turc. L’incident est survenu alors que le président iranien, Masoud Pezeshkian, venait de présenter ses excuses aux pays de la région pour certaines frappes.
Un Iran fragilisé mais toujours déterminé
La répétition d’attaques similaires dans plusieurs États voisins laisse penser que l’appareil décisionnel iranien traverse une phase de grande fragilité. Les premières heures du conflit auraient vu la disparition de figures clés du régime, ce qui semble avoir profondément perturbé la chaîne de commandement.
À ce stade, l’Iran n’a pas capitulé, mais il a incontestablement subi de lourdes pertes. La fréquence de ses ripostes a nettement diminué par rapport aux premiers jours. Selon les informations communiquées par Washington, une grande partie de la flotte iranienne a été neutralisée. Les systèmes de défense aérienne ont été gravement endommagés, laissant le pays exposé à des bombardements intensifs.
Les frappes menées par les États-Unis et Israël ne se limitent plus aux installations militaires. Les infrastructures énergétiques, notamment les sites de stockage pétrolier, ainsi que certaines infrastructures civiles, sont désormais visées. Dans le même temps, les tirs de missiles iraniens se font de plus en plus rares. Si la guerre se poursuit ainsi, l’Iran risque de voir son potentiel militaire et ses infrastructures détruits.
Un tel scénario ferait émerger un Iran profondément affaibli, dont les capacités militaires et économiques seraient ramenées plusieurs années en arrière. Dans ce cas, la Turquie pourrait s’imposer comme l’un des acteurs les plus puissants de la région, un Iran affaibli dépendant potentiellement d’Ankara dans plusieurs domaines économiques et politiques.
Le scénario catastrophe pour Ankara
Cependant, une autre évolution du conflit serait bien plus dangereuse pour la Turquie. Si la guerre venait à dégénérer en guerre civile ou en conflit régional généralisé, Ankara serait confrontée à un scénario extrêmement préoccupant. Dans l’hypothèse où les États-Unis et Israël se retireraient progressivement du théâtre des opérations, un affrontement prolongé entre puissances arabes et Iran pourrait s’installer pour des années, produisant un véritable scénario perdant-perdant pour l’ensemble de la région.
Pour l’heure, le refus des groupes kurdes d’Iran de s’engager dans une insurrection armée réduit le risque d’une guerre civile. Pourtant, si les Kurdes n’avaient pas été abandonnés en Syrie par Washington et Tel-Aviv, un vide de pouvoir en Iran aurait pu les inciter à s’organiser pour étendre leur influence, ravivant le spectre d’un « Grand Kurdistan ».
Par ailleurs, la désignation de Mojtaba Khamenei comme successeur potentiel du guide suprême, Ali Khamenei, est interprétée par certains spécialistes comme le signe d’une volonté de poursuivre la guerre avec détermination. Malgré l’affaiblissement de ses capacités balistiques, l’Iran ne devrait pas cesser totalement ses frappes. Téhéran pourrait également chercher à exercer une pression sur l’économie mondiale ; la hausse continue des prix du pétrole en constitue déjà un premier indicateur.
Toutefois, si l’alliance américano-israélienne décidait d’aller au-delà des objectifs militaires pour cibler systématiquement les infrastructures vitales du pays — dans une stratégie de destruction totale rappelant celle observée à Gaza — la capacité de résistance de l’Iran pourrait rapidement atteindre ses limites.
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