Les dirigeants économiques turcs réclament une réforme urgente de l’union douanière avec l’UE
Les dirigeants économiques turcs pressent l’Union européenne de réformer l’accord d’union douanière vieux de près de 30 ans, avertissant que son limitation aux biens industriels coûte des parts de marché et affaiblit la compétitivité, rapporte le quotidien Cumhuriyet.
Les représentants de l’industrie souhaitent une modernisation de l’accord pour couvrir les services, l’agriculture, les marchés publics et le commerce électronique. Ils affirment que le cadre actuel relègue les entreprises turques au statut d’opérateurs « pays tiers » sur le marché européen et agit comme une « barrière invisible ».
L’institut allemand institutDE et l’Ifo Institute estiment qu’une mise à jour pourrait augmenter le PIB turc jusqu’à 2,5% et booster les exportations vers l’UE de 15 à 25%.
Revendications sectorielles : logistique et agriculture
Turgut Erkeskin, président de la Fédération des associations de prestataires de services de transport international et logistique (UTİKAD), souligne que la réforme ne concerne pas seulement les tarifs.
« Les prestataires logistiques ne peuvent pas s’intégrer pleinement au marché européen et font face à des asymétries dans la prestation de services et l’établissement », déclare Erkeskin selon Cumhuriyet.
Il réclame des mesures concrètes : réévaluation des quotas de transport, exemptions de visa pour les chauffeurs poids lourds et pilotes, transit accéléré et harmonisation des processus numériques. La reconnaissance mutuelle des documents électroniques réduirait les doublons administratifs et améliorerait l’efficacité des chaînes d’approvisionnement.
Melisa Tokgöz Mutlu, présidente de l’Association des exportateurs de fruits et légumes frais d’Istanbul (TİM), indique que le secteur a exporté pour 3,87 milliards de dollars en 2025, dont 40% vers l’UE. Les retards aux frontières augmentent les coûts et peuvent altérer la fraîcheur des produits.
« L’imprévisibilité des procédures documentaires et des tests désavantage asymétriquement les exportateurs turcs », explique Tokgöz Mutlu. Elle plaide pour la reconnaissance mutuelle des analyses de laboratoire, le dédouanement numérique et l’intégration aux systèmes de certification électronique.
Hakan Çınar, président de l’Association des leaders du commerce extérieur, alerte : les accords de libre-échange de l’UE avec d’autres partenaires marginalisent la Turquie. Les secteurs hors union douanière confinent les entreprises turques au statut de « pays tiers ».
« La Turquie doit obtenir des droits égaux dans les accords commerciaux de l’UE avec les pays tiers et participer aux processus décisionnels », insiste Çınar.
Failles structurelles pointées par les chercheurs
Un rapport de Chatham House recense 10 défauts de conception, dont une asymétrie lorsque l’UE signe un accord avec un pays tiers. Les marchandises de ce pays entrent en Turquie sans droits de douane, alors que les produits turcs n’accèdent pas automatiquement à son marché. Le Mexique, l’Algérie et l’Afrique du Sud sont cités.
Les chercheurs soulignent aussi un déficit démocratique : la Turquie applique le tarif extérieur commun et la politique commerciale de l’UE sans participer à leur élaboration. Une étude du Collège d’Europe relève que la procédure de consultation prévue par la Décision 1/95 n’est pas correctement appliquée.
Les transports constituent un autre goulot d’étranglement. Chatham House indique que 60 000 poids lourds turcs entrent chaque année dans l’UE via la Grèce et la Bulgarie, où quotas, contrôles documentaires et files d’attente persistent. Des queues de 17 km sont signalées à la frontière bulgaro-turque, avec des temps de passage atteignant 30 heures.
Le rapport institutDE note que la Turquie compte 23 à 24 accords de libre-échange, contre 44 pour l’UE couvrant 76 partenaires.
Arguments économiques pour la modernisation
institutDE modélise plusieurs scénarios : sans réforme, le déficit commercial turc avec l’UE atteindrait 20 milliards d’euros. Une modernisation modérée (gain d’efficacité de 10%) le réduirait à 12,5 milliards, et une réforme complète à 8,5 milliards.
L’évaluation d’impact de la Commission européenne, citée par institutDE, estime les gains à 12,5 milliards d’euros pour la Turquie (+1,4% de PIB) et 5,4 milliards pour l’UE.
La libéralisation des échanges agricoles pourrait augmenter de 95% les exportations turques vers l’UE, et l’inclusion des services générer une croissance à long terme allant jusqu’à 400%. institutDE anticipe aussi 25 à 35 milliards d’euros d’investissements directs étrangers supplémentaires sur 10 ans, notamment en logistique, fabrication avancée et infrastructure numérique.
Atout chaînes d’approvisionnement européennes
La Turquie est le 5e partenaire commercial de l’UE, avec des échanges bilatéraux de 232,7 milliards de dollars. Environ 70% des investissements étrangers en Turquie proviennent de l’UE, selon le Hürriyet Daily News .
institutDE souligne que la stratégie de « nearshoring » de l’UE pour réduire sa dépendance à la Chine pourrait renforcer le rôle de la Turquie. L’UE a imposé des droits anti-subvention allant jusqu’à 38,1% sur les véhicules électriques chinois, en plus du droit de douane de 10%. Le constructeur chinois BYD a d’ailleurs établi une usine en Turquie pour exporter vers l’UE via l’union douanière.
La communication de la Commission européenne de novembre 2023 sur les relations UE-Turquie (rapport Borrell) soutient qu’une modernisation incluant mécanismes de règlement des différends et garanties pourrait relancer la relation dans les transitions verte et numérique, les chaînes d’approvisionnement résilientes et la compétitivité, analyse Ayşe Yürekli .
Yürekli rapporte aussi que les dirigeants économiques turcs coordonnés par le DEİK ont exhorté les dirigeants européens dans une lettre ouverte publiée dans le Financial Times à sortir de l’impasse, arguant que la compétitivité européenne ne peut se renforcer en excluant la Turquie.
Blocages politiques persistants
La Commission européenne a proposé de moderniser l’union douanière en décembre 2016, mais le Conseil de l’UE n’a pas adopté de mandat de négociation. institutDE lie la progression à des conditions politiques : alignement sur la politique étrangère et les droits humains de l’UE, respect des arrêts de la CEDH concernant les affaires Demirtaş, Kavala et Yalçınkaya.
Chypre reste un obstacle majeur. Le Conseil de l’UE a suspendu les négociations sur 8 chapitres en 2006 après le refus turc d’étendre l’union douanière à Chypre. Chypre et la Grèce disposent d’un droit de veto sur un éventuel mandat de modernisation. Le ministre turc du Commerce Ömer Bolat dénonce des blocages par certains États membres.
institutDE relève aussi les violations des droits de propriété après la tentative de coup d’État de 2016, avec des confiscations d’actifs estimées entre 14 et 40 milliards de dollars selon les données officielles, voire 80 milliards selon certaines ONG.
Chatham House lie le climat politique aux difficultés de réforme des marchés publics, évoquant des contrats d’infrastructure attribués à des entreprises politiquement favorisées et le manque de transparence du modèle de partage des revenus de l’Administration du logement (TOKİ).
Néanmoins, une rencontre en février 2026 entre la commissaire européenne à l’élargissement Marta Kos et le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan à Ankara a marqué un regain d’engagement. Ils ont exprimé leur « volonté commune de travailler à la modernisation de l’union douanière » et salué la reprise progressive des opérations de la Banque européenne d’investissement en Turquie, rapporte Reuters.
Mises en garde contre une sortie de l’union douanière
Certains commentateurs turcs évoquent de remplacer l’union douanière par un simple accord de libre-échange. Les analystes mettent en garde contre cette option.
Nilgün Arısan Eralp, directrice du Centre d’études européennes de la Fondation pour la recherche en politiques économiques (TEPAV), explique qu’un ALE imposerait des règles d’origine pouvant taxer les intrants étrangers utilisés dans les exportations industrielles turques, affaiblissant l’intégration avec le marché européen et la confiance des investisseurs, rapporte Cumhuriyet.
Bahadır Kaleağası, président de l’Institut Bosphore à Paris, lie les négociations sur l’union douanière aux réformes démocratiques. Il y voit un « déclencheur » favorisant l’adaptation, l’investissement et la transition vers les technologies. Le soutien du secteur privé européen au processus d’adhésion turc serait aussi lié à la compétitivité et à l’autonomie stratégique de l’Europe.
L’union douanière est entrée en vigueur le 31 décembre 1995 dans le cadre de l’Accord d’Ankara de 1963 et du Protocole additionnel de 1970. Elle couvre les biens industriels et les produits agricoles transformés, excluant services, agriculture, marchés publics et commerce numérique.
La Commission européenne a demandé un mandat de modernisation en décembre 2016, mais les divergences sur les standards démocratiques, Chypre et la politique étrangère ont bloqué toute avancée. Le Conseil Affaires générales de l’UE estimait en 2018 que la Turquie s’éloignait de l’UE et qu’aucun travail supplémentaire sur la modernisation n’était envisagé.
L’élan s’est relancé en juillet 2024 avec le premier Dialogue commercial de haut niveau UE-Turquie à Bruxelles. En février 2026, Kos et Fidan ont exprimé à Ankara leur volonté de travailler à la modernisation, bien que le mandat de négociation du Conseil reste en suspens.
La Turquie a exporté pour 273 milliards de dollars de marchandises l’an dernier, dont 42% vers l’UE. Les exportations de services ont atteint 123,1 milliards de dollars. La Turquie est le 5e partenaire commercial de l’UE, avec des échanges bilatéraux de 232,7 milliards de dollars.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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