Le rêve de Jérusalem : le danger révisionniste qui monte depuis Ankara
Le ministre turc de l’Intérieur, Mustafa Çiftçi, a prononcé une phrase très révélatrice lors d’un discours dans la province de Çorum. En évoquant la vision du « Siècle de la Turquie » portée par le président Erdoğan, il a déclaré : « J’ai prié en disant : que mon Seigneur m’accorde, ne serait-ce qu’un jour, la fonction de gouverneur de Jérusalem. »
Cette phrase n’est pas une simple parole excessive lancée par un citoyen ordinaire dans une conversation de café. Ce n’est pas non plus un lapsus. Celui qui parle est le ministre de l’Intérieur de la République de Turquie. De plus, Mustafa Çiftçi a lui-même été préfet par le passé. Il sait donc parfaitement ce que signifie, sur le plan administratif, politique et symbolique, le fait de vouloir devenir « gouverneur » d’une ville. Plus grave encore, après cette déclaration, aucune correction ni explication diplomatique n’est venue du côté du gouvernement. Au contraire, ces propos ont été relayés dans le langage officiel de l’État. Il ne s’agit donc pas seulement du fantasme personnel d’un ministre, mais d’une mentalité qui surgit du cœur même de l’État, et qui ne ressent même plus le besoin de se cacher.
Les propos de Çiftçi ne peuvent pas être balayés d’un revers de main comme une simple « sensibilité religieuse à l’égard de Jérusalem ». Car le ministre ne parle pas de paix, de justice, de sécurité pour les deux peuples ou de protection des civils. Dans son discours, en serrant le poing, il affirme que « comme par le passé, ces terres seront à nouveau les nôtres, elles entreront de nouveau sous notre autorité et notre contrôle », et il dit vouloir en devenir le gouverneur. Autrement dit, il ne prie pas pour une ville ; il rêve de la gouverner. La différence est essentielle. Être touché par la souffrance d’un peuple est une chose ; transformer cette souffrance en matériau pour une nostalgie impériale en est une autre. C’est la fumée du feu révisionniste qui brûle à l’intérieur.
Une comparaison nécessaire pour le lecteur français
Pour rendre cela plus concret au lecteur français, imaginons la scène suivante. Que se passerait-il si, aujourd’hui, le ministre français de l’Intérieur déclarait : « Je prie Dieu de me permettre un jour de devenir gouverneur d’Alger ; comme par le passé, ces terres reviendront sous notre autorité et notre contrôle » ? Une telle phrase serait-elle perçue comme une simple nostalgie ? Évidemment non. Une telle déclaration provoquerait une colère légitime en Algérie, un immense scandale politique en France et une grave crise diplomatique au niveau international. Car tout le monde sait que dire, à propos d’anciens territoires impériaux, qu’ils « seront de nouveau à nous » n’est pas un innocent amour de l’histoire. C’est une dangereuse aspiration politique révisionniste.
Le langage qui monte d’Ankara est exactement cela : non pas se souvenir du passé, mais vouloir le récupérer. Non pas comprendre l’histoire, mais l’utiliser pour forcer les frontières du présent. Non pas considérer l’héritage ottoman comme une mémoire culturelle, mais le remettre en scène comme une revendication actuelle de souveraineté.
C’est pourquoi le problème ne relève pas seulement de la politique intérieure turque. La crise démocratique en Turquie est aussi une question de sécurité qui dépasse les frontières du pays. Car lorsque la démocratie s’effondre, la raison d’État se rétrécit, le droit se tait, les médias ont peur, le Parlement devient impuissant, et les phrases les plus dangereuses finissent par être applaudies. Dans un pays où les institutions indépendantes n’existent plus réellement, les propos révisionnistes sortis de la bouche d’un ministre ne sont pas corrigés le lendemain ; ils deviennent au contraire une nouvelle normalité politique.
Un langage qui ne se limite pas à Jérusalem
Ce langage a de nombreux exemples lorsqu’il s’agit des Balkans, de la Grèce, de l’Irak ou de la Syrie : le discours de la « Patrie bleue », les débats sur les îles de la mer Égée, la présence militaire en Syrie, la nostalgie de Mossoul et de Kirkouk… Les propos tenus récemment par l’ancien ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu, selon lesquels « il faudrait cinq heures à notre armée pour atteindre Israël ; nous perdrions 300 000 ou 400 000 martyrs, mais il ne resterait plus aucun pays appelé Israël », relèvent du même climat mental.
L’histoire des idéologies révisionnistes est connue. Lorsqu’un État commence à considérer ses propres frontières comme provisoires, et les territoires de ses voisins comme des « droits historiques », les cartes ne restent plus sur le papier ; elles entrent dans les maisons, les villes et les vies des gens. Les grandes catastrophes du XXe siècle n’ont-elles pas commencé par ce type de phrases ? « C’était à nous autrefois. » « Ces terres nous appartiennent en réalité. » « Nous rétablissons la justice de l’histoire. » Au début, ces paroles peuvent sembler romantiques ; mais lorsque la puissance est au rendez-vous, elles deviennent le langage des chars, des missiles et des plans d’occupation.
En Turquie, certains milieux affirment que ce type de déclarations est prononcé dans une forme de jeu convenu avec le gouvernement de droite en Israël. Selon cette lecture, les deux camps utilisent ces discours pour consolider leur électorat. Les deux parties en seraient conscientes.
La nostalgie impériale comme outil politique
En réalité, le pouvoir d’Erdoğan utilise depuis de longues années la nostalgie ottomane comme un instrument de mobilisation intérieure. Les propos parfois méprisants à l’égard du traité de Lausanne de 1923, qui a fondé la République de Turquie, le discours du « Siècle de la Turquie », la référence à « Kızılelma » — un idéal nationaliste et expansionniste associé à une grandeur turque à reconquérir —, les technologies de l’armement développées sous le nom d’industrie de défense et l’ambition de leadership régional appartiennent à une même grande histoire. Pris séparément, aucun de ces éléments ne suffit peut-être à constituer une preuve. Mais lorsqu’on les met côte à côte, un tableau inquiétant apparaît : celui d’un langage d’État qui glisse de l’idée d’une République fondée sur le droit vers une vision fondée sur la mission historique et la politique de puissance.
Bien sûr, le fait que la Turquie veuille assurer sa sécurité, développer sa technologie et moderniser son armée n’est pas critiquable en soi. Tout État souhaite disposer d’une capacité de défense. Mais lorsque l’industrie de l’armement se combine avec une pensée politique qui affirme qu’« un jour, ces terres reviendront sous notre autorité », la question cesse d’être défensive. Les missiles ne sont alors plus seulement des produits techniques ; ils deviennent l’ombre allongée d’une mentalité. Les drones ne sont plus seulement une réussite d’ingénierie ; ils commencent à être lus comme les instruments d’un imaginaire politique sans frontières.
Pourquoi l’Europe doit prendre ces propos au sérieux
Ces discours doivent être pris au sérieux. La question de la démocratie en Turquie n’est pas seulement une question de liberté pour les citoyens turcs. La Turquie est un grand pays situé au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient, du Caucase, des Balkans et de la Méditerranée. Lorsque l’État de droit s’effondre dans un tel pays, les conséquences ne se font pas sentir uniquement à Ankara.
Pendant longtemps, l’Europe a préféré considérer ce type de coups d’éclat du régime d’Erdoğan comme une rhétorique vide destinée à la politique intérieure. On a dit : « C’est une période électorale, il cherche à consolider sa base. » On a dit : « Ce sont des messages destinés à l’opinion publique intérieure. » Mais l’histoire nous apprend une chose : les pouvoirs qui nourrissent leur peuple pendant des années avec des discours extrêmes finissent un jour prisonniers de la radicalité qu’ils ont eux-mêmes produite. La phrase prononcée aujourd’hui pour obtenir des applaudissements lors d’un meeting électoral peut devenir demain le programme d’action d’un pouvoir encore plus radical.
C’est précisément là que se trouve le danger. Erdoğan utilise peut-être souvent ces discours comme une démonstration de force vide de contenu. Mais il est clair qu’une partie de la société y répond favorablement. Des expressions comme « les anciennes terres », « le passé glorieux », « redevenir une grande puissance », « leader mondial » offrent un sentiment de fierté facile à des sociétés plongées dans la crise économique et l’effondrement démocratique. Quand le pain rétrécit, la carte s’agrandit. Quand les libertés se réduisent, les rêves d’empire s’élargissent. Quand le droit disparaît, on raconte depuis les tribunes des contes de conquête.
Ce dont la Turquie a vraiment besoin
Or la Turquie n’a pas besoin d’envoyer un gouverneur à Jérusalem ; elle a besoin de ramener le droit dans ses propres villes. La Turquie n’a pas besoin de rêver aux anciennes frontières impériales ; elle a besoin de garantir les droits fondamentaux de ses propres citoyens. La Turquie n’a pas besoin de nouvelles conquêtes ; elle a besoin de développer la coopération avec ses voisins.
C’est pourquoi les propos de Mustafa Çiftçi, qui révèlent la mentalité du pouvoir, ne sont pas seulement déplacés : ils sont dangereux. Car cette vision montre que, dans l’esprit du pouvoir en Turquie, ce n’est pas la paix qui circule, mais la domination ; ce n’est pas la diplomatie, mais la conquête ; ce n’est pas le droit, mais la revanche historique.
La Turquie doit revenir au plus vite au droit, à la démocratie, à la liberté de la presse, à l’indépendance de la justice et à un véritable contrôle parlementaire. Le langage de la haine, les fantasmes de conquête et les rêves impériaux doivent être abandonnés. Il faut renforcer dans la société la coopération, le pluralisme et la culture du vivre ensemble.
Sinon, les phrases que nous entendons aujourd’hui seulement depuis une tribune pourront demain devenir une politique d’État. Et ce jour-là, il ne s’agira plus de la prière démesurée d’un ministre, mais d’un incendie menaçant la sécurité de toute une région.
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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