Le fils d’Erdogan émerge comme figure clé du réseau diasporique pro-gouvernemental turc
Levent Kenez/Stockholm
L’Union des Démocrates Internationaux (UID), principal réseau politique outre-mer aligné sur le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie, connaît un virage notable dans sa communication politique. Necmettin Bilal Erdogan, fils du président Recep Tayyip Erdogan, s’impose comme la figure centrale chargée des affaires de la diaspora.
Fondée en 2004 et active principalement en Europe, l’UID agit comme l’organisation relais la plus importante de l’AKP à l’étranger. Elle mobilise les électeurs, organise des rassemblements et façonne l’opinion politique au sein des communautés turques et musulmanes expatriées. Son importance n’a cessé de croître alors que le vote des expatriés devient décisif lors des élections turques.
La semaine dernière, Bilal Erdogan a endossé un rôle éminent au sein de l’UID, bien qu’il n’occupe aucun poste officiel au sein de l’AKP ou du gouvernement turc. Le 25 décembre, il a assisté à la réunion annuelle de formation de l’UID en tant qu’invité principal, prononcé un discours et répondu aux questions lors d’une session à huis clos, selon des participants familiers de l’événement. Les hauts responsables de l’AKP présents lui ont témoigné un respect habituellement réservé à la direction du parti, confirmant qu’il s’est vu attribuer de facto la responsabilité de l’organisation politique outre-mer.
Ce développement fait suite à une rupture inhabituelle avec le protocole. Plusieurs heures avant l’intervention de Bilal, le président Erdogan a reçu des délégations de l’UID venues de dizaines de pays pour un déjeuner officiel au palais présidentiel. De tels événements sont traditionnellement largement médiatisés par l’UID. Cette fois, cependant, aucune image, déclaration ou mention de la rencontre n’a été partagée sur les réseaux sociaux par l’organisation ou son président.
Les observateurs ont qualifié ce silence d’exceptionnel et délibéré. L’UID relaie habituellement même les rencontres mineures avec le président. Le fait d’ignorer une invitation présidentielle, pourtant perçue comme un honneur majeur dans les cercles pro-gouvernementaux, indique un recentrage stratégique. Selon des sources proches de l’organisation, l’attention a été sciemment redirigée vers l’apparition de Bilal Erdogan quelques jours plus tard, marquant son ascension comme nouveau pôle de la diaspora.

L’importance croissante de Bilal Erdogan ne se limite pas aux événements de l’UID. Lors des visites officielles de son père à l’étranger, il est fréquemment placé aux premiers rangs du protocole, parfois devant des ministres et hauts fonctionnaires. Bien qu’il n’occupe aucun mandat électif, son positionnement protocolaire suscite des interrogations depuis longtemps au sein de l’establishment politique et diplomatique turc.
L’importance stratégique de l’UID réside dans sa capacité à mobiliser les électeurs expatriés. En Turquie, les votes de la diaspora sont comptabilisés après ceux du territoire national. Lors de l’élection présidentielle de 2023, Erdogan a obtenu 59,57 % des près de 2 millions de voix expatriées, devançant de plus de 360 000 votes son rival Kemal Kilicdaroglu. En Allemagne, qui abrite la plus grande diaspora turque d’Europe, Erdogan a recueilli environ 65 % des suffrages. Des scores similaires avaient été enregistrés en 2018.
Les services de renseignement intérieur allemands (BfV) ont identifié l’UID dans leur rapport annuel 2024 comme l’organisation pro-Erdogan la plus influente en Europe. Le document souligne également ses liens étroits avec les milieux islamistes et nationalistes de la diaspora turque.

Le rôle grandissant de Bilal Erdogan s’inscrit également dans son leadership de longue date au sein de fondations pro-gouvernementales. Il préside la fondation religieuse Ilim Yayma, axée sur l’éducation, et parraine plusieurs organisations dédiées à la jeunesse et à l’islam politique. La plus controversée est la Fondation de la Jeunesse Turque (TÜGVA).
Critiquée comme une organisation jihadiste opérant sous couvert d’ONG, la TÜGVA serait un relais des services secrets turcs chargé de recruter des jeunes en Turquie et dans la diaspora pour soutenir le régime islamiste d’Erdogan. Sous le patronage de Bilal, la fondation gère des dizaines de foyers étudiants, intervient dans les écoles via des conventions culturelles et promeut un islam politique inspiré des Frères musulmans.
La TÜGVA est accusée d’avoir placé des loyalistes dans les institutions publiques pour façonner une bureaucratie idéologiquement alignée. Des documents divulgués par des lanceurs d’alerte ont révélé que des noms figurant sur ses listes étaient ensuite recrutés par l’État.

Le nom de Bilal Erdogan est également associé à l’un des plus grands scandales politiques de l’histoire turque récente. Le 17 décembre 2013, des procureurs ont lancé une vaste enquête pour corruption impliquant des membres de la famille Erdogan, des ministres et des hommes d’affaires proches du pouvoir. Bilal y était désigné comme une figure centrale ayant géré des contacts avec des entrepreneurs et tracé des fonds dans un « pool d’argent » alimenté par des pots-de-vin présumés versés à l’époque au Premier ministre Erdogan.
Des écoutes téléphoniques divulguées auraient capté des conversations entre Bilal et son père évoquant des sommes importantes. Les enquêtes ont été stoppées en quelques semaines. Policiers, procureurs et juges impliqués ont été limogés, arrêtés ou condamnés à de lourdes peines, dont la perpétuité pour « tentative de renversement du gouvernement ». Le pouvoir a qualifié ces investigations de « coup d’État ».
Bilal Erdogan a toujours nié toute malversation et aucune poursuite n’a abouti contre lui.
Depuis, son rôle public n’a cessé de s’étendre. Il intervient fréquemment lors d’événements organisés par des ONG pro-gouvernementales et s’exprime sur la politique nationale et internationale. Début décembre, il est apparu aux côtés des représentants des quatre grands clubs de football turcs pour promouvoir une manifestation pro-palestinienne, un rare exemple de coordination entre sport et militantisme politique en Turquie.
Le positionnement de Bilal Erdogan au cœur des activités de l’UID revêt une importance politique majeure. Si le président Erdogan conserve un contrôle absolu, les spéculations sur sa succession s’intensifient en raison de son âge et de son état de santé. Dans les cercles pro-gouvernementaux, Bilal est de plus en plus cité aux côtés d’autres membres de la famille, comme les gendres Selcuk Bayraktar (fabricant de drones) et Berat Albayrak (ex-ministre des Finances). Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, ancien chef des renseignements décrit comme la « boîte noire » d’Erdogan, et l’ex-ministre de l’Intérieur Suleyman Soylu, discrédité par des liens présumés avec le crime organisé mais soutenu par les nationalistes, font également partie des potentiels prétendants.

Aucune annonce officielle n’a été faite, mais les récents développements suggèrent que la responsabilité de la diaspora turque est progressivement recentrée autour de Bilal Erdogan dans un rôle symbolique et directeur. Son statut protocolaire élevé, sa place centrale lors de la dernière réunion de l’UID et le silence inhabituel de l’organisation concernant l’invitation présidentielle indiquent un repositionnement délibéré. L’UID semble désormais s’aligner sur Bilal Erdogan comme nouveau référent politique.
Pour l’AKP, le contrôle de la diaspora reste un atout crucial. Pour Bilal Erdogan, l’UID fonctionne comme un réseau prenant désormais ses directives politiques auprès de lui, offrant une plateforme pour consolider son influence, sa visibilité et la loyauté à son égard à l’étranger. Une émergence qui le place en figure centrale de l’avenir politique turc.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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