L’agitation au sein de l’opposition pourrait pousser Erdoğan vers des élections anticipées, selon des analystes
Une décision de justice destituant la direction du Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition en Turquie, a plongé le parti dans le chaos et révélé des divisions qui, selon les analystes, pourraient offrir au président Recep Tayyip Erdoğan une opportunité de convoquer des élections anticipées.
Le week-end dernier, des scènes de chaos sans précédent se sont déroulées lorsque la police anti-émeute a pris d’assaut le siège du Parti républicain du peuple (CHP), la plus ancienne formation politique de Turquie, utilisant des gaz lacrymogènes pour expulser ses dirigeants élus.
Cette intervention est intervenue quelques jours après que la justice a destitué le dirigeant Özgür Özel, un mouvement que les critiques dénoncent comme la dernière tentative flagrante d’éliminer les rivaux politiques d’Erdoğan avant les élections prévues d’ici mai 2028.
“La rapidité et l’intensité de ces récentes manœuvres suggèrent que les élections pourraient avoir lieu plus tôt que prévu… que le CHP reste une menace sérieuse pour Erdoğan”, a déclaré Seren Selvin Korkmaz, cofondatrice de l’Institut de recherche politique d’Istanbul, à l’Agence France-Presse.
“L’objectif n’est pas seulement de diviser l’opposition, mais de paralyser directement le parti qui dispose encore de la capacité organisationnelle, de la force électorale et de la légitimité politique pour constituer une alternative au gouvernement”, a-t-elle ajouté.
La décision de justice a annulé le congrès de 2023 qui avait élu Özel et réinstallé son rival vaincu, Kemal Kılıçdaroğlu, à la tête du parti, déclenchant une crise de légitimité interne au sein du CHP.
Dans ce contexte, convoquer des élections anticipées pourrait être la prochaine étape logique pour exploiter cette faiblesse.
“Du point de vue d’Erdoğan, des élections anticipées pourraient être avantageuses si le CHP est contraint d’entamer le processus divisé, juridiquement entravé et intérieurement affaibli”, a expliqué Seren Selvin Korkmaz.
Hamish Kinnear, analyste principal chez Global Risk Insight, a déclaré que la crise au sein du CHP pourrait durer des mois, voire des années.
“Le gouvernement envisagera sans aucun doute des élections anticipées compte tenu de la nouvelle faille au sein du principal parti d’opposition”, a-t-il déclaré à l’AFP.
Bien que la constitution turque limite les présidents à deux mandats, Erdoğan pourrait se représenter si le parlement vote pour des élections anticipées avant la fin de son mandat en 2028.
Le CHP a progressé dans les sondages depuis avoir mené des manifestations de masse suite à l’arrestation en mars 2025 de son candidat à la présidentielle, le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, le rival politique le plus redoutable d’Erdoğan, Özel émergeant comme une figure clé du parti.
Après avoir été expulsé du siège du CHP dimanche, il a grimpé avec défi sur un véhicule à canon à eau avant de défiler sous une pluie battante vers le parlement, entouré de partisans, sa chemise blanche trempée.
‘Massacre de la démocratie’
La pression sur le CHP a augmenté depuis sa victoire écrasante aux élections locales face au Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan en 2024, avec plus d’une dizaine de ses maires arrêtés pour des accusations allant de la corruption à des liens avec le terrorisme.
“Erdoğan a soudainement paniqué”, a déclaré Özel à l’AFP dimanche, qualifiant les actions du dirigeant turc contre l’opposition légitimement élue de “massacre de la démocratie”.
“Tout comme il a emprisonné le candidat à la présidentielle qui pouvait le battre, il veut maintenant décider qui seront ses rivaux et qui dirigera les partis d’opposition. Il veut gagner les prochaines élections de cette manière.”
Avec İmamoğlu derrière les barreaux, les observateurs estiment qu’Erdoğan se concentre désormais sur Özel comme candidat probable du parti à la présidentielle.
Lors des manifestations de l’année dernière, Özel est devenu le visage de l’opposition, mais il a également été la cible de plusieurs poursuites judiciaires, bien qu’il ait évité des poursuites grâce à son immunité parlementaire.
“Les autocrates modernes veulent préserver les apparences de la démocratie, alors ils ne suppriment pas les élections”, a déclaré Gönül Tol du Middle East Institute basé à Washington.
“Les urnes n’ont pas d’importance si vous pouvez choisir vos propres adversaires et emprisonner ceux qui pourraient vous battre.”
‘Manipulation flagrante’
L’AKP d’Erdoğan a nié toute implication dans les troubles qui secouent le CHP, son porte-parole Omer Celik qualifiant le parti d’“plus chaotique en interne que le Moyen-Orient”.
Lors de l’élection présidentielle de 2023, que Kılıçdaroğlu a perdue face à Erdoğan, une source gouvernementale a déclaré à l’AFP que l’ancien dirigeant du CHP était l’adversaire préféré de l’AKP.
Mais Korkmaz a déclaré que de telles manœuvres “flagrantes” pour remodeler l’opposition ne passeraient pas inaperçues auprès des électeurs.
“À une époque de grave difficulté économique, une manipulation aussi évidente du paysage politique pourrait provoquer un rejet plus large”, a-t-elle déclaré.
Pour l’instant, les observateurs estiment que la meilleure carte d’Özel serait de rester au sein du CHP, où il a été élu président du groupe parlementaire vendredi.
Özel a déclaré aux manifestants à İzmir mardi qu’il pousserait pour un congrès extraordinaire du parti dès que possible.
Korkmaz a déclaré que la nomination d’Özel à la présidence du groupe parlementaire était importante.
“Cela lui permet de rester au sein de l’instance dirigeante du parti tout en contestant la prise de contrôle du siège du parti.”
© Agence France-Presse




