La Turquie en Afrique : une puissance montante face au recul français
La récente tournée africaine du président Emmanuel Macron a été présentée, à première vue, comme une tentative d’ouvrir une nouvelle page dans les relations entre la France et le continent africain. Les rencontres organisées en Égypte, au Kenya et en Éthiopie, ainsi que le sommet Africa Forward tenu à Nairobi, avec ses accents mis sur l’investissement, la transition verte, la technologie et le partenariat d’égal à égal, visaient à montrer que Paris avait encore quelque chose à dire à l’Afrique. Le paquet d’investissement de 23 milliards d’euros annoncé lors de ce sommet constituait également un signe concret de la volonté française de redéfinir sa présence économique et politique sur le continent.
Pour comprendre cette évolution, il faut revenir un peu en arrière. Dans le contexte de la guerre froide, la France jouait en Afrique le rôle d’une sorte de gendarme de l’Occident. En contrepartie de sa mission consistant à limiter l’influence soviétique, elle bénéficiait d’une large marge de manœuvre dans ses anciennes colonies. Elle y maintenait son influence à travers des bases militaires, des relations étroites avec les élites locales, des privilèges sur les ressources naturelles, des établissements d’enseignement français et des mécanismes financiers.
Mais ce monde n’existe plus. La guerre froide est terminée depuis longtemps. La période où l’hégémonie américaine déterminait seule les équilibres internationaux s’est affaiblie. Des acteurs comme la Chine et la Russie sont devenus beaucoup plus visibles en Afrique. Les pays du Golfe, l’Inde et la Turquie ont, eux aussi, commencé à nouer de nouveaux partenariats sur le continent. Les pays africains ne sont plus prisonniers d’un seul centre de pouvoir.
La France face à une perte de confiance
Le recul de la France en Afrique n’est plus seulement une interprétation : c’est une réalité observable sur le terrain. Le départ des soldats français du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la fin de la coopération militaire avec le Tchad, ainsi que la fermeture de la présence militaire française au Sénégal montrent qu’une période des relations franco-africaines, souvent associée à la Françafrique, est en train de s’achever.
Paris dispose encore de grandes entreprises, de réseaux diplomatiques solides, d’institutions culturelles puissantes et d’un poids économique non négligeable. Mais le problème de la France n’est pas d’abord un manque de puissance ; c’est une perte de confiance. Dans les rues africaines, l’ancien langage du partenariat est souvent perçu non comme une relation d’égalité, mais comme la survivance d’une logique de tutelle.
C’est pourquoi la dernière visite de Macron doit être lue moins comme un succès que comme le signe d’une recherche. La France ne veut pas se retirer d’Afrique ; mais elle comprend désormais qu’elle ne peut plus y rester avec les anciennes méthodes. Le choix de Nairobi est lui-même symbolique : Paris admet qu’il ne peut plus s’adresser uniquement à l’Afrique francophone, mais qu’il doit parler à l’ensemble du continent. C’est à la fois une nécessité et un changement de cap tardif.
La Turquie, un nouvel acteur remarqué
Si l’on met de côté le poids économique écrasant de la Chine sur le continent, l’un des acteurs qui attire le plus l’attention en Afrique ces dernières années est la Turquie. Au cours des deux dernières décennies, Ankara n’a plus considéré l’Afrique comme un continent lointain ou comme un simple terrain d’aide humanitaire, mais comme un espace de partenariat diplomatique, économique, culturel et stratégique.
La Turquie a augmenté le nombre de ses ambassades, développé ses échanges commerciaux, relié le continent à Istanbul par l’intermédiaire de Turkish Airlines, acquis une visibilité grâce aux projets de ses entreprises de construction, et établi des contacts sociaux à travers ses institutions éducatives et culturelles. Aujourd’hui, alors que la France perd du terrain, la Turquie apparaît en Afrique comme un « partenaire alternatif ».
Selon les données du ministère turc des Affaires étrangères, la Turquie, qui ne comptait que 12 ambassades en Afrique en 2002, en possède aujourd’hui 44. Le nombre d’ambassades africaines à Ankara est également passé de 10 en 2008 à 38. Il ne s’agit pas seulement d’une expansion diplomatique, mais aussi d’un signe d’intérêt réciproque.
Le volume des échanges commerciaux, qui était d’environ 5,4 milliards de dollars en 2003, dépasse aujourd’hui les 40 milliards de dollars. Les entreprises turques de construction ont, de leur côté, acquis une visibilité importante sur le continent grâce à des routes, des aéroports, des stades, des logements, des projets énergétiques et des infrastructures représentant près de 100 milliards de dollars.
Ce tableau constitue un succès important pour la Turquie. Il ne faut toutefois pas en faire un récit de victoire exagéré. Le volume total des échanges entre la France et l’Afrique reste supérieur à celui de la Turquie. Quant à la Chine, elle se situe dans une tout autre dimension. La montée en puissance de la Turquie ne signifie donc pas qu’elle est devenue la puissance économique dominante du continent. Il serait plus juste de dire ceci : la Turquie est un nouvel acteur qui progresse rapidement en Afrique, qui se montre politiquement flexible, qui est plus facilement accepté en raison de l’absence de passé colonial, et qui sait profiter, dans certains domaines, des espaces laissés vacants par la France.
Rivalité ou complémentarité ?
Cette situation place-t-elle directement la France et la Turquie face à face en Afrique ? Il est encore trop tôt pour parler d’un affrontement classique. Toutefois, si l’on observe l’influence diplomatique, les projets d’infrastructure, les accords de défense, les établissements d’enseignement, l’influence culturelle et les marchés commerciaux, on voit bien qu’une concurrence silencieuse mais réelle est en train de se former.
La France tente de réinterpréter son héritage historique, tandis que la Turquie cherche à construire un nouveau langage de partenariat, sans le poids d’un passé colonial. L’issue de cette concurrence ne dépendra pas seulement des performances de Paris et d’Ankara, mais aussi de la capacité des pays africains à agir désormais de manière plus consciente, plus multidimensionnelle et plus sélective.
La Turquie occupe aujourd’hui une place intéressante en Afrique. Mais aurait-elle pu être mieux placée ? À mon sens, la réponse est oui.
L’occasion manquée des réseaux éducatifs
L’un des premiers réseaux de soft power turcs en Afrique n’avait pas été construit uniquement par l’État. Les écoles, les associations d’hommes d’affaires, les relations commerciales et les réseaux d’anciens élèves liés aux milieux du Hizmet, souvent désignés comme le mouvement Gülen, ont joué un rôle important dans la formation de l’image de la Turquie en Afrique à partir des années 2000.
Dans plusieurs pays africains, les écoles turques étaient devenues des institutions connues parfois avant même les représentations officielles de la Turquie. Elles ne se contentaient pas de dispenser un enseignement ; elles établissaient des liens durables avec les familles, les élites locales, les milieux d’affaires et les administrations.
Une partie de ce réseau a également nourri les relations commerciales. Les hommes d’affaires turcs ne sont pas entrés sur le marché africain uniquement avec des catalogues de produits, mais grâce à des relations de confiance. Les écoles ont formé des diplômés ; certains de ces diplômés sont partis étudier en Turquie ; des rencontres d’affaires ont été organisées ; des liens directs ont été noués avec les sociétés locales. C’était une forme de capital social que la diplomatie d’État classique ne peut pas produire seule.
Cependant, la rupture politique amorcée après 2013, puis la période de purge qui a suivi 2016, ont largement entravé ce réseau civil. De nombreuses écoles ont été fermées, transférées ou transformées en sujet de controverse politique. La Turquie a tenté d’effacer, en l’inscrivant dans le prolongement de sa politique intérieure, un canal civil qui avait produit au fil des années une sympathie naturelle à son égard en Afrique.
La Fondation Maarif cherche aujourd’hui à combler ce vide institutionnel. Mais il n’est pas facile pour des structures officielles, organiquement liées à l’État, de produire le même type de confiance directe que des réseaux civils avaient patiemment construite au fil des années.
À cet égard, la France et, plus largement, l’Occident offrent une leçon importante à travers leurs réseaux éducatifs historiques. Les écoles jésuites en constituent l’un des exemples les plus frappants. La tradition éducative jésuite a fonctionné, dans de nombreuses régions du monde, non seulement comme une institution religieuse, mais aussi comme un outil de formation des élites, d’apprentissage des langues, de transmission culturelle et de production d’influence sociale.
La présence culturelle française en Afrique ne s’est jamais limitée aux fonctionnaires, aux ambassades ou aux bases militaires. Les écoles, les établissements missionnaires, les centres culturels francophones et les réseaux d’anciens élèves ont également été des vecteurs essentiels de cette influence.
La Turquie avait compris assez tôt cette réalité en Afrique. Pourtant, au lieu de préserver ces réseaux éducatifs civils, de les gérer dans un cadre pluraliste et de les transformer en capital diplomatique, elle en a fait un objet de règlement de comptes politique interne. Une approche plus rationnelle aurait consisté à ne pas traiter comme un ennemi absolu un réseau civil international issu de sa propre société, mais à chercher à le rendre gérable, contrôlable et utile aux intérêts de long terme du pays.
Le défi d’une présence durable
Aujourd’hui, ce que la France perd en Afrique, ce ne sont pas seulement des bases militaires. Elle perd aussi du prestige, de la confiance et la supériorité du récit. Ce que la Turquie gagne, ce n’est pas seulement un marché. C’est la possibilité de construire un nouveau langage de partenariat.
Mais pour que cette possibilité devienne durable, la Turquie ne doit pas regarder l’Afrique uniquement à travers l’État, les entreprises et l’industrie de l’armement. Elle doit aussi l’aborder par l’éducation, la culture, le droit, les droits humains, le monde académique et la société civile. L’un des principaux handicaps de la Turquie est d’ailleurs sa connaissance encore limitée du continent et le manque de spécialistes de l’Afrique. Dans l’opinion publique turque, l’Afrique reste encore un sujet très secondaire.
L’Afrique n’est plus le continent passif de l’ancien monde. Les pays africains peuvent entretenir simultanément des relations avec la Chine, la Russie, la Turquie, les pays du Golfe, l’Inde et l’Occident. Dans cette nouvelle période, aucune fidélité automatique n’est acquise à quiconque. Pour les pays ayant un passé colonial, cela représente un sérieux désavantage. Pour des pays comme la Chine et la Turquie, cela demeure une opportunité importante.
Mais pour transformer les opportunités en acquis durables, il ne suffit pas de dire : « Nous n’avons pas été des colonisateurs. » Si la Turquie veut être plus forte en Afrique, elle doit cesser de gaspiller son propre capital humain, ses initiatives civiles, son héritage éducatif et ses réseaux commerciaux. La raison d’État ne consiste pas seulement à gérer les crises ; elle consiste aussi à protéger le capital accumulé.
L’industrie de l’armement et ses risques
L’un des axes importants de la montée en puissance turque en Afrique est aussi le commerce des armes. Celui-ci ne peut pas être présenté uniquement comme une réussite technologique ou comme un instrument d’influence diplomatique. Par sa nature même, le commerce des armes est un domaine sensible, qui doit être évalué à l’aune des conflits internes, des pertes civiles et des équilibres régionaux.
La Turquie risque inévitablement de devenir partie prenante dans certaines crises régionales et, à long terme, de se créer aussi des ennemis. Une influence construite uniquement sur les ventes d’armes peut produire des gains rapides, mais elle peut également laisser derrière elle des rancœurs profondes et durables.
L’avenir africain de la Turquie
En définitive, la dernière visite africaine de Macron nous montre une chose : la France n’a pas renoncé à l’Afrique, mais elle ne peut plus y rester avec les anciennes méthodes. La Turquie progresse, mais elle doit trouver sa propre voie face à l’ampleur économique de la Chine. La Chine est devenue le véritable centre de gravité économique du continent ; mais le modèle chinois n’est pas la seule option possible.
La Turquie dispose encore d’une réelle opportunité. Cette opportunité ne consiste pas seulement à occuper les espaces laissés vacants par la France. La Turquie peut développer en Afrique un modèle de relation plus humain, plus équilibré, plus centré sur les sociétés et plus durable. Pour cela, elle doit tirer les leçons du capital civil qu’elle a perdu, redonner de l’importance à l’éducation et à la culture, soutenir le commerce par des relations de confiance et, lorsque cela est possible, coopérer avec d’anciens acteurs comme la France autant qu’entrer en concurrence avec eux.
L’acteur qui s’installera durablement en Afrique ne sera pas seulement celui qui dépense de l’argent, envoie des soldats ou annonce de grands projets. Ce sera celui qui saura laisser une trace de confiance dans la mémoire des sociétés africaines. C’est là que commence le véritable défi de la Turquie.
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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