La stratégie de la Turquie envers l’Iran : Préserver le régime des mollahs – ou garantir que son successeur reste anti-occidental
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Le gouvernement islamiste du président turc Recep Tayyip Erdogan a adopté une approche stratégique envers l’Iran qui privilégie la survie du régime clérical à Téhéran. Si cet objectif échoue, Ankara semble déterminé à façonner toute transition politique de manière à empêcher l’émergence d’un gouvernement pro-occidental ou aligné sur Israël.
Les récents développements révèlent que la politique iranienne de la Turquie n’est pas simplement motivée par la diplomatie régionale, mais par un calcul géopolitique plus profond : maintenir un axe idéologique et stratégique qui contrecarre l’influence occidentale au Moyen-Orient tout en protégeant le positionnement politique d’Erdogan sur le plan national et international.
Alors que le gouvernement Erdogan, rejoint par une grande partie de l’opposition cooptée en Turquie, a intensifié sa rhétorique anti-israélienne après les attaques contre l’Iran, il a délibérément minimisé le lancement de missiles non provoqué par le régime des mollahs iraniens contre le territoire turc. Les propagandistes du gouvernement sont même allés jusqu’à imputer l’incident à Israël, le dépeignant comme une prétendue opération sous faux pavillon, sans fournir aucune preuve à l’appui de cette affirmation.
Pour Ankara, la stabilité de l’Iran est perçue comme un intérêt de sécurité nationale. Les décideurs turcs interprètent de plus en plus les tentatives de renversement du régime des mollahs soutenant le terrorisme comme faisant partie d’une lutte géopolitique plus large impliquant les États-Unis et Israël. Ils présentent fréquemment les protestations ou les troubles internes en Iran comme des mouvements influencés par des puissances étrangères, reprenant des récits longtemps promus par les dirigeants iraniens eux-mêmes.
Dans le même temps, les dirigeants turcs évitent soigneusement de condamner l’Iran pour son bilan de plusieurs décennies d’activités terroristes sur le territoire turc. Ils ferment régulièrement les yeux sur les opérations de renseignement et d’espionnage iraniennes ciblant les intérêts occidentaux et ont aidé le régime clérical à contourner les sanctions occidentales en lui permettant d’accéder aux secteurs financiers, industriels et commerciaux turcs.

Cette posture ne surprendra personne, étant donné que le président Erdogan a décrit l’Iran comme sa « deuxième maison » et a pourvu des postes clés du gouvernement turc à des figures islamistes pro-iraniennes. Parmi eux figurent le chef des renseignements İbrahim Kalın, le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan et le conseiller pour le Moyen-Orient Sefer Turan.
Du point de vue de la Turquie, un effondrement soudain du régime iranien pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour le gouvernement Erdogan. Un scénario qui préoccupe particulièrement Ankara est l’émergence d’un gouvernement pro-occidental à Téhéran, qui pourrait renforcer la position stratégique d’Israël au Moyen-Orient, diminuer l’influence de la Turquie au sein de l’alliance transatlantique et laisser Erdogan comme le dernier leader islamiste politique de la région à affronter ouvertement Israël.
Maintenir un Iran stable mais sous pression s’est également avéré avantageux pour Erdogan et ses associés politiques et commerciaux. Ils se sont enrichis grâce à des stratagèmes contournant les sanctions, profitant des routes commerciales, des canaux financiers et des accords énergétiques opérant dans les zones grises des régimes de sanctions internationaux. Alors qu’ils ont exploité les fonds iraniens grâce à ces arrangements, leur fanatisme idéologique et leur posture antisémite enracinée les ont aveuglés face aux risques que ces politiques font peser sur la sécurité nationale turque et sur la position de la Turquie au sein de l’alliance transatlantique.
Alors que les tensions entre Israël et l’Iran s’intensifient, Ankara a de plus en plus adopté une rhétorique dépeignant les actions israéliennes comme déstabilisatrices tout en soulignant le droit de l’Iran à se défendre. Ce récit s’aligne sur l’effort plus large de la Turquie pour contester la domination occidentale dans la géopolitique moyen-orientale.
L’objectif principal du gouvernement Erdogan est d’éviter un scénario géopolitique dans lequel l’Iran deviendrait soit un État en déliquescence, soit un gouvernement aligné sur l’Occident qui renforcerait Israël et remodelerait l’équilibre régional des forces au détriment de la Turquie.

La politique de la Turquie envers l’Iran repose donc sur ce qui peut être décrit comme une « ambiguïté stratégique ». Ankara soutient publiquement la diplomatie et la stabilité régionale tout en œuvrant discrètement pour s’assurer que les dynamiques régionales en évolution ne produisent pas de résultats qui sapent ses intérêts géopolitiques.
Dans la pratique, cela signifie qu’Ankara préfère la survie du régime actuel en Iran. Si cela s’avère impossible, la position de repli de la Turquie semble être de garantir que tout gouvernement successeur reste résistant à l’influence occidentale ou israélienne.
Pour le leadership turc, les enjeux sont élevés. Erdogan semble croire que son propre avenir politique est lié à la trajectoire de l’Iran, que ce soit sous l’établissement clérical actuel ou sous un nouvel ordre politique. Il craint profondément qu’une fois le régime iranien retiré de l’équation géopolitique, l’attention internationale ne se tourne plus intensément vers son propre pouvoir de plus en plus autocratique.
Ce calcul peut aider à expliquer pourquoi le gouvernement Erdogan a préparé le terrain rhétorique et psychologique pour une confrontation potentielle avec Israël, non pas par une déclaration formelle de guerre, mais par un martèlement constant de messages anti-israéliens amplifiés par un paysage médiatique étroitement contrôlé, l’industrie cinématographique et certains segments du monde universitaire.
Au cours des derniers mois, les chroniqueurs pro-gouvernementaux, les commentateurs télévisés et les opérateurs politiques ont de plus en plus présenté Israël comme une menace existentielle pour la Turquie. Le récit ne se limite plus à la critique de la politique israélienne à Gaza. Il s’est étendu à des affirmations selon lesquelles Israël aurait finalement l’intention de cibler la Turquie elle-même, positionnant Ankara comme le « dernier obstacle » aux ambitions régionales israéliennes.

Ce changement de message n’est pas accidentel. Il reflète une stratégie politique bien rodée : préparer l’opinion publique avant l’escalade politique. Une série d’opérations très médiatisées par les services de renseignement turcs, l’Organisation nationale du renseignement, ciblant des réseaux d’espionnage prétendument liés au Mossad, des actifs et des opérateurs en Turquie, ainsi que l’arrestation et l’emprisonnement de personnes accusées de travailler pour le Mossad, semblent faire partie d’un effort plus large et orchestré pour renforcer l’hostilité publique envers Israël et façonner la perception nationale d’une menace extérieure.
Dans la presse pro-gouvernementale turque, Israël est systématiquement présenté comme l’architecte caché des crises intérieures passées. Ces affirmations détournent les critiques des échecs du gouvernement Erdogan tout en dépeignant les opposants et les critiques comme des agents supposés d’Israël ou des opérateurs du Mossad. L’implication est claire : la Turquie est depuis longtemps sous attaque, et une confrontation ouverte ne ferait que formaliser un conflit existant.
Ce récit de siège sert plusieurs objectifs politiques. Premièrement, il recadre la dissidence interne et les critiques comme une collaboration avec des ennemis étrangers. Deuxièmement, il fusionne le nationalisme et le sentiment religieux en une identité politique unifiée centrée sur la résistance. Troisièmement, il légitime une consolidation accrue du pouvoir exécutif entre les mains d’Erdogan au nom de la survie nationale.
La capacité d’Erdogan à façonner ce récit repose sur une domination quasi totale des médias grand public turcs. Depuis 2015, des centaines de médias indépendants ont été fermés, saisis ou contraints à des structures de propriété alignées sur le gouvernement. La plupart des journalistes critiques ont été contraints à l’exil, tandis que d’autres restés dans le pays ont été emprisonnés ou font face à des poursuites en vertu de lois antiterroristes et de désinformation largement définies.
Les chaînes de télévision qui captent un large public répètent désormais largement les points de discussion officiels. Les titres avertissent fréquemment que « la Turquie est la prochaine » après une escalade régionale. Les commentateurs discutent ouvertement de la possibilité d’un affrontement inévitable avec Israël, le présentant comme défensif et moralement justifié.

Par exemple, le propagandiste gouvernemental Turgay Güler — qui accompagne fréquemment les délégations présidentielles lors de voyages à l’étranger — a soutenu dans une chronique publiée le 3 mars 2026 dans le journal pro-gouvernemental Akşam que les affirmations selon lesquelles Israël cible la Turquie ne sont pas spéculatives, mais font partie d’une confrontation en cours.
Il a écrit qu’« après l’Iran, ce sera le tour de la Turquie » et a affirmé que « pour Israël, la seule vraie menace est la Turquie ». Selon Güler, les capacités de défense croissantes de la Turquie, notamment les drones et les plateformes de missiles, ont rendu Israël craintif face à la montée en puissance militaire d’Ankara.
Il est allé encore plus loin, affirmant qu’« Israël est la mère de toutes les organisations terroristes, des maux et des trahisons ». Güler a conclu en prédisant une confrontation directe, écrivant que « la Turquie et Israël se feront face dans un avenir pas trop lointain ». Il a ajouté qu’un tel conflit serait bref et a prédit une victoire turque.
Güler est loin d’être le seul à promouvoir de telles opinions. Des dizaines de commentateurs pro-gouvernementaux chargés de répéter et d’amplifier les messages officiels ont exprimé des arguments similaires ces derniers mois. Ensemble, ils contribuent à façonner la perception publique en présentant Israël comme un adversaire existentiel, en dépeignant les crises politiques et sécuritaires turques passées comme des tentatives orchestrées de l’extérieur pour affaiblir le pays et en prédisant une confrontation imminente.
Un autre pilier de ce récit de préparation à la guerre est l’industrie de défense nationale en pleine expansion de la Turquie. Les drones armés, les systèmes de missiles et les prototypes d’avions de chasse sont présentés dans des spectacles médiatiques qui mêlent fierté technologique et messages géopolitiques.
Les systèmes d’armes tels que les drones Bayraktar, le véhicule aérien sans pilote AKINCI, le missile TAYFUN et l’avion de chasse KAAN sont présentés non seulement comme des moyens de dissuasion, mais aussi comme des symboles du destin national. Les rassemblements publics et les expositions de défense télévisées renforcent l’idée que la Turquie est militairement prête à affronter tout adversaire, y compris Israël.

Cette fusion de modernisation de la défense avec une rhétorique civilisationnelle conditionne le public à considérer le conflit comme à la fois faisable et gagnable.
Le danger d’une telle rhétorique soutenue réside dans son potentiel auto-réalisateur. Lorsque les écosystèmes médiatiques prédisent systématiquement une confrontation, les attentes publiques évoluent en conséquence. Même les figures d’opposition raisonnables, déjà rares dans le climat politique oppressif de la Turquie et sous la menace constante d’emprisonnement, peuvent se retrouver enfermées dans ces récits et incapables de prendre leurs distances politiquement.
Pour l’Europe et les alliés de l’OTAN de la Turquie, ce message soulève également de sérieuses inquiétudes. La Turquie reste membre de l’OTAN avec un levier stratégique important à travers la mer Noire, la Méditerranée orientale et le Moyen-Orient. Une dérive rhétorique, potentiellement renforcée par des actions politiques, vers une hostilité ouverte avec Israël, un partenaire clé de l’Occident, complique la cohésion de l’alliance.
Il n’y a pas eu de déclaration formelle de guerre ni de preuve immédiate de mobilisation militaire pour un conflit direct avec Israël. Pourtant, à travers des récits médiatiques coordonnés, une militarisation symbolique et un cadrage nationaliste-religieux, le gouvernement Erdogan semble conditionner psychologiquement le public turc à cette éventualité.
Il est peut-être encore trop tôt pour déterminer si cette préparation vise principalement à dissuader, à servir de levier de négociation ou à refléter une intention stratégique réelle — peut-être une combinaison des trois. Ce qui est clair, cependant, c’est que dans un environnement médiatique où la dissidence est étouffée et la propagande amplifiée, la frontière entre théâtre politique et réalité géopolitique peut rapidement s’estomper.
Une fois qu’une société intériorise l’inévitabilité de la guerre, faire marche arrière devient bien plus difficile que d’aller de l’avant.
En fin de compte, la politique de la Turquie envers l’Iran reflète un alignement stratégique plus profond façonné par l’idéologie, la survie politique et l’ambition géopolitique. Pour Erdogan et l’élite politique qui l’entoure, le régime clérical iranien fonctionne à la fois comme un partenaire régional et un bouclier stratégique contre l’expansion de l’influence occidentale au Moyen-Orient.
Un effondrement de l’établissement dirigeant iranien ne modifierait pas simplement l’équilibre régional des forces. Il pourrait également exposer Ankara à un examen accru de la part des alliés occidentaux, affaiblir le levier de la Turquie au sein de l’OTAN et potentiellement isoler Erdogan en tant que dernier leader islamiste politique majeur confrontant ouvertement Israël et l’Occident.
Cette possibilité aide à expliquer pourquoi le message d’Ankara a de plus en plus brouillé la frontière entre diplomatie régionale et confrontation idéologique. En dépeignant Israël et les puissances occidentales comme des forces déstabilisatrices tout en défendant la position stratégique de l’Iran, le gouvernement Erdogan signale qu’il considère la survie de l’ordre géopolitique actuel avec Téhéran comme un pilier central essentiel à son propre avenir politique.
En ce sens, la politique iranienne de la Turquie ne vise pas simplement à préserver un régime voisin. Elle vise à préserver un équilibre régional des forces qu’Erdogan estime protéger à la fois son gouvernement et le projet idéologique islamiste politique.




