La France peut-elle construire la sécurité européenne en excluant la Turquie ?
La ligne suivie par la France en Méditerranée orientale et dans le domaine de la sécurité européenne peut, à première vue, paraître compréhensible. La Grèce est membre de l’Union européenne, elle est un partenaire naturel de la France, et la coopération de défense entre Paris et Athènes s’est fortement développée ces dernières années.
Mais la vraie question est ailleurs : en soutenant la Grèce, la France pousse-t-elle la Turquie hors de l’architecture de sécurité européenne ? Et si c’est le cas, ce choix sert-il réellement les intérêts de long terme de l’Europe ?
Le message adressé récemment par Emmanuel Macron à Athènes est révélateur. Le président français a déclaré que si la Turquie menaçait la Grèce, la France serait aux côtés de cette dernière. Paris a ensuite tenté de préciser que cette déclaration ne visait pas un pays en particulier. Mais à Ankara comme dans la région, la perception était déjà installée : la France apparaît de plus en plus comme le protecteur de la Grèce face à la Turquie en Méditerranée orientale.
Cette perception compte. Car la diplomatie ne se mesure pas seulement aux intentions, mais aussi aux effets produits. Que la France développe une relation de défense avec la Grèce n’est pas un problème en soi. Le problème apparaît lorsque cette relation donne l’image d’une stratégie qui place la Turquie en dehors de l’Europe, voire contre l’Europe.
La Turquie ne se résume pas à son régime
Il existe, bien sûr, de graves problèmes entre la Turquie et l’Europe. En Turquie, l’État de droit s’est affaibli, les institutions démocratiques ont été abîmées et les violations des droits humains se sont aggravées. Ces réalités ne doivent pas être ignorées. Il est légitime que des pays comme la France dénoncent la crise démocratique turque.
Mais une distinction essentielle doit être faite : le régime actuel d’Ankara et l’importance géopolitique de la Turquie à long terme ne sont pas la même chose.
S’opposer à l’autoritarisme en Turquie ne signifie pas qu’il faille couper la société turque de l’Europe. Au contraire, les liens de la Turquie avec le monde démocratique doivent être préservés. La politique européenne à l’égard de la Turquie ne doit ni récompenser le régime actuel, ni se transformer en politique de punition qui exclurait tout un pays.
Car exclure la Turquie ne renforcera pas la démocratie turque. Cela risque au contraire de nourrir le discours que le pouvoir turc utilise depuis des années : « L’Europe est contre la Turquie. » Ce discours ne favorise pas une transition démocratique ; il encourage le repli sur soi et le durcissement nationaliste.
Ce dont l’Europe a besoin, ce n’est pas d’un soutien inconditionnel à la Turquie. C’est d’une stratégie de long terme, réaliste et patiente, qui pousse la Turquie vers davantage de droit, de libertés et de coopération institutionnelle.
La sécurité européenne ne peut pas être pensée sans la Turquie
Aujourd’hui, l’Europe fait face à trois grands défis de sécurité : la menace russe, l’instabilité au Moyen-Orient et la nécessité de réduire sa dépendance envers les États-Unis.
Sur chacun de ces dossiers, la Turquie est un pays qu’on ne peut pas simplement ignorer. Membre de l’OTAN, dotée de l’une des plus grandes armées de l’Alliance, elle est directement impliquée dans plusieurs zones de crise : la mer Noire, le Caucase, la Syrie, la Méditerranée orientale. Elle fait aussi partie des rares acteurs capables d’entretenir à la fois une relation de rivalité et de dialogue avec la Russie.
C’est pourquoi placer la Turquie dans la même catégorie que la Russie ou la Chine relève moins d’une lucidité stratégique que d’une confusion. La Turquie est un allié difficile, mais elle n’est pas un adversaire géopolitique de l’Europe. C’est un partenaire compliqué, mais ce n’est pas un acteur dont l’Europe peut se passer.
La question que la France devrait se poser est simple : soutenir la Grèce est une chose ; pousser la Turquie hors de la sécurité européenne en est une autre. Paris veut-il vraiment emprunter cette seconde voie ?
Une nouvelle ligne se forme-t-elle en Méditerranée orientale ?
Le sujet ne se limite plus aux relations franco-grecques. Ces derniers temps, le rapprochement entre la Grèce et Israël, le renforcement des mécanismes de coopération avec la République de Chypre, ainsi que la présence de plus en plus visible de la France dans cette équation, méritent attention.
La coopération entre la Grèce, Israël et Chypre dans les domaines de l’énergie, de la défense, de la sécurité maritime et de la stabilité régionale n’est pas nouvelle. Mais elle semble prendre, ces dernières années, une forme plus institutionnelle et plus militaire. Les démarches de la Grèce pour acquérir des systèmes de défense aérienne et des systèmes de roquettes israéliens doivent aussi être lues dans ce contexte.
La question importante est donc la suivante : assiste-t-on à la formation, en Méditerranée orientale, d’un nouvel axe de sécurité réunissant la Grèce, Chypre, Israël et la France, mais laissant la Turquie à l’écart ?
De telles coopérations sont évidemment légitimes. Les États ont le droit de nouer de nouveaux partenariats en fonction de leurs intérêts énergétiques, commerciaux et sécuritaires. Mais si cette ligne donne l’image d’un front qui exclut la Turquie, voire qui se construit contre elle, elle ne produira pas de stabilité en Méditerranée orientale. Elle produira davantage de polarisation.
C’est là que la France doit être prudente. Si Paris transforme l’axe Grèce-Chypre-Israël en stratégie d’encerclement de la Turquie, elle risque de créer de nouvelles tensions au lieu de renforcer l’influence régionale de l’Europe.
Le Royaume-Uni suit une autre voie
À ce stade, l’approche récente du Royaume-Uni offre une comparaison intéressante. Londres n’est plus membre de l’Union européenne, mais semble voir plus clairement que la sécurité européenne ne peut pas être pensée sans la Turquie.
Le cadre de partenariat stratégique signé entre le Royaume-Uni et la Turquie vise à approfondir la coopération dans plusieurs domaines : l’OTAN, la sécurité, la défense, l’énergie, la technologie, le commerce et la stabilité régionale. Les discussions autour des avions Eurofighter Typhoon s’inscrivent aussi dans cette logique.
Le Royaume-Uni ignore-t-il les problèmes politiques internes de la Turquie ? Bien sûr que non. Mais l’approche britannique repose sur une idée simple : avoir des désaccords avec la Turquie ne signifie pas qu’on puisse l’effacer de l’équation stratégique.
La France pourrait en tirer une leçon. Il ne s’agit pas de blanchir le régime turc ni de lui apporter un soutien politique. Mais nier la réalité géopolitique de la Turquie ne permet pas de construire une meilleure stratégie européenne.
L’erreur française
La France lit trop souvent la Turquie à travers le prisme étroit de la Grèce, de Chypre et de la Méditerranée orientale. Or le dossier turc est beaucoup plus large.
La Turquie n’est pas seulement un pays en conflit avec la Grèce en mer Égée. Elle est aussi un acteur important pour la sécurité de la mer Noire, la guerre en Ukraine, l’avenir de la Syrie, les routes énergétiques, la gestion des migrations, l’équilibre du Caucase et la capacité de dissuasion de l’OTAN.
Cela ne signifie pas que la politique étrangère actuelle d’Ankara soit toujours justifiée. Le ton dur employé par le pouvoir turc ces dernières années a créé une réelle méfiance chez ses voisins. L’isolement de la Turquie ne s’explique pas seulement par les préjugés européens ; il tient aussi aux erreurs de politique étrangère du gouvernement turc et à l’autoritarisme croissant à l’intérieur du pays.
Depuis des années, la France défend l’idée d’une Europe moins dépendante des États-Unis, capable de penser et d’organiser davantage sa propre sécurité. Paris appelle souvent cela « l’autonomie stratégique européenne ». Mais une approche qui exclut un pays aussi important que la Turquie de la sécurité européenne ne renforce pas cette ambition. Elle l’affaiblit.
Exclure la Turquie ne rendra pas l’Europe plus forte
Le soutien de la France à la Grèce peut se comprendre. Mais si ce soutien devient une ligne qui place la Turquie face à l’Europe, il ne servira les intérêts ni de la France, ni de la Grèce, ni de l’Europe.
La sécurité européenne ne peut pas être construite en excluant la Turquie de la Méditerranée orientale. Même si une telle architecture voyait le jour, elle ne serait pas durable.
Si la France veut être une grande puissance européenne, elle ne peut pas se comporter uniquement comme le protecteur d’un camp entre Athènes et Ankara. Elle doit prendre au sérieux la sécurité de la Grèce, bien sûr. Mais elle doit aussi reconnaître la place de la Turquie dans la sécurité européenne.
De la même manière, lorsqu’elle critique les violations des droits humains en Turquie, elle ne doit pas couper la société turque de l’Europe. Si elle veut encourager un retour à la démocratie, elle doit maintenir la Turquie dans un cadre fait de droit, de coopération institutionnelle et d’interdépendance.
Pour la France, les vraies questions devraient donc être celles-ci : une Europe qui exclut la Turquie sera-t-elle vraiment plus forte ? Ou bien l’Europe deviendra-t-elle plus fragile, plus dépendante et moins influente en perdant sa capacité de coopérer avec l’un de ses voisins les plus importants ?
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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