La Cour européenne des droits de l’homme juge que les détentions politiques sont devenues une violation systématique en Turquie
Levent Kenez/Stockholm
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a statué mardi que la Turquie avait violé les droits des politiciennes kurdes chevronnées Gültan Kışanak et Sebahat Tuncel en les détenant en 2016 pour des accusations liées au terrorisme, mais la portée de ce jugement dépasse les conclusions elles-mêmes.
Les deux femmes avaient été arrêtées fin 2016 durant une période marquée par la détention de dizaines d’élus kurdes, maires et parlementaires dans le cadre d’une vaste répression gouvernementale suite à l’échec des pourparlers de paix avec le PKK – qualifié d' »organisation terroriste » par la Turquie et ses alliés occidentaux – et à la tentative de coup d’État de juillet 2016.
Dans une décision unanime, un comité de trois juges de la Cour basée à Strasbourg a estimé que la détention des deux femmes manquait de soupçons raisonnables, violait leur droit à la liberté et portait atteinte à leur liberté d’expression. La Cour a également conclu que l’arrestation de Tuncel poursuivait l’objectif caché de limiter le pluralisme politique et de restreindre le débat démocratique.
Ce jugement marque la première fois que la Deuxième Section de la Cour rend une décision sur l’article 18 contre la Turquie via un comité, une procédure normalement réservée aux cas impliquant des principes juridiques bien établis et des violations répétées. Cela suggère que Strasbourg considère de plus en plus les restrictions politiques visant les opposants non comme des incidents isolés nécessitant un nouvel examen, mais comme un schéma déjà ancré dans sa jurisprudence.
Kışanak, ancienne co-présidente du Parti pour la paix et la démocratie (BDP), a siégé deux mandats au parlement avant de devenir maire de Diyarbakır, la plus grande ville du sud-est majoritairement kurde. Tuncel a également effectué deux mandats parlementaires avant de co-présider le Parti démocratique des peuples (HDP) et le Parti des régions démocratiques (DBP), deux mouvements politiques pro-kurdes majeurs.
Les procureurs turcs les accusaient d’appartenance à une organisation terroriste armée, citant leurs discours lors d’événements publics, leur implication au Congrès de la société démocratique (DTK), leur participation à des manifestations et à des funérailles de membres décédés du PKK.
Texte de l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme concernant Kışanak et Tuncel :
Les juges ont estimé que les autorités turques n’avaient pas établi de faits susceptibles de convaincre un observateur objectif que ces politiciennes appartenaient à une organisation terroriste. L’arrêt rejette ainsi l’un des piliers de l’accusation : l’idée que la participation au DTK pouvait en soi soutenir des accusations terroristes.
La Cour a rappelé que ses précédents arrêts avaient déjà conclu à l’absence de preuves concrètes démontrant que le DTK était une entité illégale ou impliquée dans des activités criminelles. Par conséquent, l’appartenance ou la participation à ses activités ne pouvait raisonnablement servir de preuve d’appartenance à une organisation terroriste.
Le jugement a également estimé que de nombreux discours cités par les procureurs relevaient de la liberté d’expression politique. Selon la Cour, les autorités nationales avaient simplement dressé des listes de réunions et discours sans expliquer en quoi ces activités prouvaient une implication terroriste. Après analyse, les juges ont jugé ces discours politiques et non incitatifs à la violence.
L’arrêt s’est particulièrement penché sur le cas Kışanak. Les procureurs s’étaient appuyés sur des cérémonies funéraires pour des membres du PKK, des commémorations organisées durant son mandat municipal et l’utilisation de ressources municipales à ces occasions.
La Cour a estimé que les autorités n’avaient pas démontré d’implication personnelle de Kışanak dans l’organisation de ces événements. Les juges ont noté que les procureurs attribuaient mécaniquement les activités municipales à Kışanak en raison de sa fonction, sans identifier de décisions ou instructions la liant personnellement à des actes criminels.
La Cour a également critiqué le traitement des documents saisis dans les bâtiments municipaux et chez Kışanak, jugés comme soutenant le terrorisme sans explication adéquate sur leur nature réelle.
Les juges ont conclu que ni les mandats de détention initiaux ni la détention provisoire ultérieure ne satisfaisaient aux exigences de soupçon raisonnable prévues par l’article 5 de la Convention européenne des droits de l’homme. Ils ont également estimé que les tribunaux turcs n’avaient pas justifié suffisamment le maintien en détention des deux femmes pendant des années avant leur procès.
La conclusion la plus significative concernait Tuncel. La Cour a jugé que sa détention violait l’article 18 de la Convention, qui interdit aux États de restreindre les droits pour des motifs non prévus par le traité. Elle a estimé que son emprisonnement visait à « étouffer le pluralisme et limiter la liberté de débat politique », classant ainsi ce cas parmi les rares arrêts où Strasbourg a identifié une instrumentalisation politique de la justice.
Pour parvenir à cette conclusion, les juges ont relié la détention de Tuncel à une série d’arrestations visant des élus, maires et responsables du HDP fin 2016. L’arrêt l’a explicitement associé à des jugements antérieurs concernant l’ex-co-président du HDP Selahattin Demirtaş, l’ex-co-présidente Figen Yüksekdağ et la politicienne kurde Aysel Tuğluk.

Ces affaires avaient établi que les poursuites contre les figures politiques kurdes s’inscrivaient dans un contexte plus large d’élimination des voix dissidentes de la vie publique. La Cour a estimé que la détention de Tuncel s’inscrivait dans ce même schéma.
La portée procédurale du jugement pourrait s’avérer aussi importante que son fond. Les décisions sur l’article 18 sont rares car elles requièrent que la Cour établisse un objectif politique caché plutôt qu’une motivation légale légitime. Ces cas sont généralement examinés par des chambres de sept juges ou, pour les plus importants, par la Grande Chambre de 17 juges.
Les arrêts par comité, en revanche, interviennent généralement lorsque les questions juridiques ont déjà été tranchées par la jurisprudence. Leurs décisions sont définitives et non susceptibles d’appel.
En rendant un arrêt sur l’article 18 via un comité, la Cour a signifié que les principes gouvernant ces affaires ne sont plus contestables. Plutôt que de traiter les allégations de Kışanak et Tuncel comme des questions nouvelles, les juges se sont appuyés sur une jurisprudence bien établie concernant les politiciens kurdes et les figures d’opposition.
Pour la Turquie, cet arrêt s’ajoute à une série croissante de jugements estimant que les lois antiterroristes ont été utilisées de manière incompatible avec la Convention européenne. Pour la communauté internationale, il offre un indicateur clair de la position actuelle de la plus haute cour européenne sur ces questions.
Le message de Strasbourg ne se limite pas à constater des violations dans les détentions de Kışanak et Tuncel. Il établit que les allégations de restrictions politiques visant l’opposition sont désormais suffisamment récurrentes pour être considérées comme un schéma établi dans la jurisprudence des droits humains.
La Cour a accordé à chaque femme 16 000 euros (18 300 $) à titre de dommages et intérêts non pécuniaires. Kışanak et Tuncel ont été libérées en mai 2024 après des années de détention dans le cadre de l’affaire Kobani, un vaste procès impliquant des dizaines de politiciens kurdes accusés à la suite de manifestations mortelles déclenchées par l’attaque de Daech contre la ville syrienne kurde de Kobani en 2014.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
