Des manifestants à Strasbourg interpellent le Conseil de l’Europe : « La justice pour tous »
Bünyamin Tekin, Strasbourg
Près de 5 000 expatriés turcs, victimes de la purge post-coup de 2016, défenseurs des droits et parlementaires se sont rassemblés mercredi devant le siège du Conseil de l’Europe (CoE) à Strasbourg pour exiger des actions face au refus de la Turquie d’appliquer les arrêts contraignants de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), lors de la quatrième manifestation annuelle organisée par la Plateforme des Actions Pacifiques.
La protestation, organisée sous le slogan « La justice pour tous », a rassemblé des participants venus de toute l’Europe, notamment d’Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas, de France et du Royaume-Uni. Les manifestants ont scandé « Une justice retardée est une justice refusée ! » en marchant vers le siège du CoE, brandissant des banderoles et des portraits de politiciens, universitaires et fonctionnaires emprisonnés.
Cette quatrième édition, après celles de 2022, 2023 et 2024, intervient dans un contexte d’exaspération croissante face à l’incapacité du CoE à tenir la Turquie pour responsable de son mépris persistant des arrêts de la CEDH dans des affaires emblématiques comme celles du philanthrope Osman Kavala, du politicien kurde Selahattin Demirtaş ou de l’ancien enseignant Yüksel Yalçınkaya.
Au cœur de l’affaire Yalçınkaya se trouve la répression menée par le gouvernement turc contre le mouvement Gülen, une initiative civique inspirée par les valeurs religieuses du défunt prédicateur musulman Fethullah Gülen. Pendant des décennies, ce mouvement a géré un réseau mondial d’écoles et d’œuvres caritatives, dont des centaines d’établissements éducatifs en Turquie. Il a été soutenu publiquement par les gouvernements turcs successifs jusqu’en 2013.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris aux sympathisants du mouvement Gülen après que des enquêtes pour corruption révélées en 2013 ont impliqué l’ex-Premier ministre Erdoğan ainsi que des membres de sa famille et de son cercle proche.
Qualifiant ces enquêtes de « coup d’État » et de complot contre son gouvernement, Erdoğan a lancé une chasse aux membres du mouvement. Son gouvernement l’a désigné comme une « organisation terroriste » en mai 2016 avant d’intensifier la répression après une tentative de putsch avorté en juillet de la même année – qu’il a imputé à Gülen. Le mouvement dément fermement toute implication dans cette tentative de coup d’État ou dans des activités terroristes.
Depuis le putsch raté, au moins 705 172 personnes ont été enquêtées pour terrorisme ou complicité de coup d’État en raison de leurs liens présumés avec le mouvement. Actuellement, 13 251 personnes sont emprisonnées en détention provisoire ou condamnées dans le cadre de procès liés au mouvement Gülen.
Malgré l’arrêt de la CEDH en 2023 en faveur de Yalçınkaya – condamné sur la base de preuves le reliant au mouvement Gülen –, un tribunal turc a confirmé sa peine en 2024. Le Comité des Ministres du CoE n’a toujours pas engagé de procédure d’infraction dans cette affaire, suscitant des critiques des observateurs des droits humains et des parlementaires.
Selon les organisateurs, au moins 6 503 personnes ont été arrêtées en Turquie depuis l’arrêt Yalçınkaya pour des motifs similaires : utilisation de l’application ByLock ou détention de comptes dans des banques affiliées au mouvement Gülen.
Installations visuelles et performances symboliques
La manifestation de Strasbourg a inclus des performances symboliques, comme une pièce de théâtre satirique jouée devant le bâtiment de la CEDH. La parodie montrait des présentateurs télé arrêtés en direct et des responsables du CoE émettant des déclarations de circonstance avant de partir se divertir.
Un « Mur de la justice » de 20 mètres, peint par des artistes exilés, représentait des figures emprisonnées comme le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, Kavala et Demirtaş, ainsi que des scènes de séparations familiales et de répression judiciaire. Les manifestants étaient invités à y écrire leurs propres messages.
We are here in Strasbourg, standing before the Justice Wall, a symbol of the cries for justice that echo far beyond courtrooms and borders. This wall exists because justice has been denied to millions and in its place, we raise our voices and our art.
The rights violation themes… pic.twitter.com/tMzbyn1b4y
— Human Rights Solidarity (@SolidarityHR) June 25, 2025
D’autres installations comprenaient des silhouettes de détenus en carton et des ballons-colombes enchaînés symboliquement. Des activistes déguisés en Pikachu ont fait leur retour, en référence à une vidéo virale montrant la police turque poursuivant un manifestant costumé lors d’un rassemblement pro-İmamoğlu.
« Pikachu bile Türkiye’de adaletsizliğe uğruyorsa, hukukun hali gerçekten vahim! »
Strasbourg’da düzenlenen protestoda Pikachu kostümüyle verilen mesaj dikkat çekti:
« Pikachu tutukluysa, hukuk özgür değildir. »
« Even Pikachu can’t escape injustice in Turkey. »… pic.twitter.com/5X76rmis7J— Human Rights Society (@humanschweiz) June 25, 2025
Des organisations de la société civile de la Plateforme des Actions Pacifiques ont remis des lettres au secrétaire général du CoE Alain Berset, au commissaire aux droits de l’homme Michael O’Flaherty et au président de la CEDH Mattias Guyomar, exhortant leurs institutions à agir contre les violations commises par Ankara.
Les manifestants ont observé une minute de silence pour les victimes de la purge post-coup de 2016, suivie de témoignages vidéo de familles touchées par la répression.
Parmi les intervenants figuraient Sevda Güven, ex-magistrate et épouse de Zeki Güven, ancien chef des renseignements policiers mort dans des circonstances suspectes en détention en 2018 ; Nurten Ateş, femme d’Önder Ateş, ancien professeur d’anglais mort du COVID-19 en prison après son incarcération pour des liens présumés avec le mouvement Gülen ; Harun Ataç, père d’Ahmet Burhan Ataç, enfant de 8 ans atteint d’un cancer, mort après qu’une interdiction de voyage imposée à sa mère l’a privé de soins en Allemagne ; Demet Oğuz, ex-fonctionnaire et épouse du journaliste Mehmet Kamil Oğuz, mort en 2021 après une détention pour des liens présumés avec le mouvement Gülen ; et Murat Erkurt, survivant de torture. Leurs témoignages ont souligné l’impact durable des persécutions étatiques.
La maire de Paris Anne Hidalgo a également exprimé sa solidarité.
Turkey’s actions are a slap in the face to the @ECHR_CEDH. This cannot stand, and that’s the message from thousands protesting in Strasbourg. @alain_berset @CoE_RuleofLaw @dpavli @Gnatovsky#StrazburgAdaletBuluşması#StrasbourgMeetingForJustice pic.twitter.com/F72iwYGaHZ
— Trend Rights (@TrendRights_EN) June 25, 2025
Prises de parole de parlementaires
De nombreux membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) ont pris la parole.

Laura Castel (Espagne) a rendu hommage à Sümeyra Gelir, 15 ans, morte pendant l’emprisonnement de sa mère. Elle a qualifié son histoire de symbole des souffrances engendrées par la répression turque. « Une justice retardée est une justice refusée », a-t-elle déclaré.
Vinzenz Glaser (Allemagne) a dénoncé l’effondrement de l’indépendance judiciaire en Turquie, citant les licenciements massifs de magistrats depuis 2016 et les détentions provisoires abusives. Il a exigé l’application immédiate des arrêts de la CEDH.
Benjamin Dalle (Belgique) a condamné le remplacement des maires élus par des administrateurs nommés par l’État, qualifiant cela d’« attaque contre la démocratie locale ». Il a appelé le CoE à faire respecter le caractère contraignant des décisions judiciaires.
Emmanuel Fernandes (France) a souligné un récent rapport de l’APCE décrivant une Turquie à un « point de bascule » en raison du recul démocratique, notamment la politisation de la justice. Il a averti que le non-respect des arrêts de la CEDH sape la crédibilité du CoE.
Christophe Lacroix (Belgique) a dénoncé les arrestations arbitraires sous Erdoğan, évoquant les cas d’İmamoğlu, Demirtaş et Kavala. Citant la mort de Gelir, il a conclu : « On peut emprisonner des gens, mais pas l’idée de liberté. »
La députée écologiste Sandra Regol (France) a critiqué les arrestations politiques et les discriminations, affirmant : « La justice et l’égalité sont impossibles sans État de droit. » Elle a réaffirmé la solidarité des écologistes avec les combats pour la dignité, en Turquie comme ailleurs.
Is Turkey governed by rule of law or executive whim? Its actions provide a worrying answer that has brought thousands of us to protest in Strasbourg. @EUatCoE @coe @EP_President @davidmcallister #StrazburgAdaletBuluşması#Strasbourgmeetingforjustice pic.twitter.com/hQ6Q8bGVTF
— ĸiηʏᴀS (YENİ) (@naftalanjaa) June 25, 2025
Avocats et militants des droits humains
L’avocate Anaïs Lefort (Paris) a dénoncé la répression systémique en Turquie, citant la construction de 130 nouvelles prisons depuis 2016 et l’usage abusif des lois antiterroristes. « Partager un logement, utiliser une appli de messagerie ou suivre des cours particuliers peut être qualifié de terrorisme », a-t-elle expliqué, appelant la CEDH à traiter les requêtes turques avec urgence.
L’ancien politicien norvégien Odd Anders With, auteur de « Larmes turques », a critiqué la coopération occidentale avec Ankara, exigeant des actions concrètes au-delà des « déclarations de préoccupation ».
Dag Aakre, dirigeant de l’Église de Norvège, a estimé que la persécution des citoyens turcs pacifiques constituait un test moral pour l’Europe, citant le poème du pasteur Niemöller sur le prix du silence.
Témoignages personnels : « J’ai assisté aux obsèques de mon fils menotté »
Parmi les témoignages poignants, celui de Bekir Berk Görmez, dont l’épouse Fatma (enseignante licenciée par décret-loi) et le fils (mort d’un cancer pendant sa détention) ont péri. « On m’a emmené menotté à son enterrement », a-t-il raconté. Sa fille Azize, 19 ans, a évoqué sa solitude après ces drames.
Özge Elif Hendekçi, avocate emprisonnée cinq ans avec sa fille nourrisson, a déclaré vouloir « redonner son honneur à [sa] profession ». « Plus jamais de bébés derrière les barreaux », a-t-elle lancé.
Hatice Aksoy, sœur de Hasan Aksoy – dont la femme et l’enfant ont péri en mer Égée en fuyant la répression post-coup –, a décrit l’horreur de récupérer le corps de son neveu de 3 ans, « étiqueté terroriste ». « Nous incarnons une tragédie réduite au silence », a-t-elle affirmé.
Soutien de villes européennes et d’Églises
La députée européenne Kathleen Van Brempt a qualifié l’arrestation du maire İmamoğlu de « développement choquant ». Des maires d’Amsterdam, Athènes, Lisbonne et Timisoara ont relayé cet appel dans des messages vidéo, dénonçant une attaque contre les droits démocratiques.
Member of Parliament of the Netherlands, Raquel Garcia : « Turkey is an important neighbor and partner for the European Union, but only a democratic Turkey will benefit its citizens, the region and Europe. This is why I call on the European Commission and other European… pic.twitter.com/4JDd0uznZ4
— Peaceful Actions Platform (@4PeacefulAction) June 25, 2025
L’évêque norvégienne Herborg Finnset a invoqué la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 pour condamner la répression du mouvement Gülen, appelant les chrétiens et toutes les consciences à résister à l’injustice.
La Plateforme des Actions Pacifiques a annoncé son intention de poursuivre les manifestations annuelles jusqu’à ce que le Conseil de l’Europe prenne des mesures concrètes.

Turkey’s actions are a slap in the face to the 


