Des documents secrets révèlent comment la purge turque liée au mouvement Gülen suit les enfants jusqu’à l’université
Les points importants
- Fichage systématique : 207 étudiants ont été répertoriés par la police turque en raison des antécédents de leurs parents, frères, sœurs, oncles et tantes liés au mouvement Gülen.
- Culpabilité par association : les autorités utilisent les liens familiaux comme preuves à charge, transformant une parenté en marqueur permanent de suspicion.
- Voyages touristiques criminalisés : de simples séjours dans les Balkans sont présentés comme des preuves d'appartenance au mouvement Gülen, sans aucun élément tangible.
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Dans une campagne de profilage sophistiquée et de grande ampleur qui, par son recours à la suspicion politique fondée sur les liens familiaux, rappelle des pratiques observées dans l’Allemagne nazie, l’Albanie communiste et l’Union soviétique de Staline, le gouvernement turc a secrètement fiché des étudiants universitaires en se basant sur les mesures punitives précédemment imposées à leurs proches, transformant de fait les liens familiaux en indicateurs de suspicion politique et de dissidence, selon des documents gouvernementaux confidentiels obtenus par Nordic Monitor.
Les documents montrent que les autorités ont examiné 207 étudiants, citant fréquemment des enquêtes politiques, des poursuites judiciaires, des licenciements abusifs et d’autres mesures prises contre leurs parents, frères, sœurs, oncles et tantes en raison de présumés liens avec le mouvement Gülen, un groupe qui s’oppose au régime répressif du président Recep Tayyip Erdogan depuis plus d’une décennie.
Le document, envoyé avec une lettre d’accompagnement au parquet de la province turque de Gaziantep par le chef de la police Mehmet Teltik le 23 mai 2025, révèle un effort systématique pour cartographier leurs familles et enregistrer si les parents, frères, sœurs, oncles, tantes et autres proches avaient déjà été enquêtés, poursuivis, licenciés de la fonction publique ou soumis à des mesures administratives en raison de présumés liens avec le mouvement Gülen.
Dans la plupart des cas, les informations défavorables concernent un ou deux parents. Dans d’autres, les autorités remontent plus loin dans l’arbre généalogique, identifiant frères, sœurs, oncles, tantes et autres parents dont les antécédents avec la police, les procureurs ou l’appareil administratif turcs sont enregistrés aux côtés des informations sur l’étudiant.
L’importance du document ne réside pas seulement dans le fait que le gouvernement possède des informations sur les proches. Les antécédents familiaux sont inclus comme renseignements défavorables pour évaluer les étudiants eux-mêmes, indiquant que les mesures imposées à une personne peuvent être reportées et attachées à un autre individu uniquement par le biais de la parenté.
Le document, qui fait partie d’un dossier d’enquête policière de 262 pages compilé par la police provinciale de Gaziantep, suggère qu’un cartographie et un profilage similaires pourraient également avoir lieu dans d’autres provinces de Turquie. Étant donné que les unités de police de tout le pays ont accès aux mêmes bases de données et registres internes, le dossier de Gaziantep soulève la possibilité qu’un profilage comparable ait été mené à l’échelle nationale.
Liste secrète de profilage policier d’étudiants universitaires qui cite les antécédents de leurs proches — y compris parents, frères, sœurs, oncles et tantes — comme motifs pour les signaler aux fins d’examen. Les informations d’identification ont été expurgées par Nordic Monitor pour des raisons de confidentialité et de sécurité :
Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Justice, les autorités turques ont engagé des procédures judiciaires contre 720 338 personnes pour des présumés liens avec le mouvement Gülen rien qu’au cours de la dernière décennie. Si les proches de ces personnes sont systématiquement inscrits dans des bases de données secrètes de profilage sur la seule base des liens familiaux, le nombre de personnes concernées pourrait bien se chiffrer en millions.
Les documents offrent une rare fenêtre documentaire sur ce qui équivaut à un système intergénérationnel de culpabilité par association, dans lequel l’historique sécuritaire d’une famille devient un élément de l’évaluation gouvernementale de jeunes adultes qui ne sont pas eux-mêmes nécessairement accusés des comportements attribués à leurs proches.
La méthode soulève des questions fondamentales sur la responsabilité pénale individuelle : un jeune peut-il légitimement être considéré comme suspect parce qu’un parent a été licencié, poursuivi ou enquêté, ou parce qu’un oncle ou une tante a été accusé d’association avec un mouvement politique ou religieux défavorisé par le gouvernement ?
Le mouvement Gülen, inspiré par le prédicateur musulman turc Fethullah Gülen, décédé il y a deux ans aux États-Unis, est devenu l’un des principaux adversaires d’Erdogan. Les signes d’un fossé grandissant sont devenus publics en 2010, lorsque Gülen, dans un entretien au Wall Street Journal, a critiqué le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan pour avoir permis à la fondation turque IHH (Fondation pour les droits de l’homme et les libertés et l’aide humanitaire — İnsan Hak ve Hürriyetleri ve İnsani Yardım Vakfı), liée aux djihadistes, de diriger la flottille mortelle de Gaza.
La lettre d’accompagnement jointe au dossier d’enquête policière porte la signature du chef de la police de Gaziantep, Mehmet Tetik :
La rupture s’est considérablement aggravée après les grandes enquêtes pour corruption lancées en décembre 2013 qui ont impliqué de hauts responsables gouvernementaux, les membres de leurs familles et des hommes d’affaires politiquement connectés. Les enquêtes portaient en partie sur l’homme d’affaires irano-turc Reza Zarrab et un présumé système de transfert de fonds iraniens via la Turquie en contournant les sanctions internationales.
Une autre figure apparue dans les enquêtes était l’homme d’affaires saoudien Yasin al-Qadi, qui avait précédemment été inscrit sur la liste des sanctions d’Al-Qaïda du Conseil de sécurité de l’ONU et désigné par le Trésor américain. Gülen a critiqué publiquement le gouvernement Erdogan pour le scandale de corruption. Ébranlé par le scandale, le président Erdogan, alors premier ministre, a qualifié du jour au lendemain le mouvement Gülen d’organisation terroriste, malgré son profil public de réseau civique inspiré par la foi, principalement axé sur l’éducation, le dialogue interreligieux, la sensibilisation communautaire et les initiatives sociales.
La répression contre le mouvement Gülen a d’abord rencontré d’importants défis juridiques et des critiques publiques, mettant le gouvernement Erdogan sur la défensive. Après une tentative de coup d’État sous faux drapeau le 15 juillet 2016, organisée par l’agence de renseignement turque MIT, la répression s’est intensifiée de manière spectaculaire. Erdogan a déclaré l’état d’urgence quelques jours plus tard, permettant à son gouvernement de gouverner largement par décret et de procéder à des licenciements massifs, des arrestations et une restructuration institutionnelle.

Le pouvoir judiciaire a été l’une des institutions les plus durement touchées. Dans les vingt-quatre heures suivant la tentative de coup d’État, 2 735 juges et procureurs ont été suspendus, tandis que deux juges de la Cour constitutionnelle et des membres du conseil judiciaire ont été arrêtés. Des milliers d’autres membres du pouvoir judiciaire ont ensuite été destitués ou soumis à des poursuites pénales. La Commission de Venise a averti que les licenciements massifs manquaient de preuves individualisées et de garanties procédurales, et créaient une forte apparence d’arbitraire. La purge a considérablement modifié la composition du pouvoir judiciaire tandis qu’Erdogan poussait simultanément une transformation constitutionnelle qui remplaçait le système parlementaire turc de gouvernance par une présidence impériale de type exécutif, concentrant un pouvoir considérablement accru dans la présidence.
La purge a été d’une ampleur extraordinaire et s’est étendue à pratiquement tous les secteurs de l’État. Un grand nombre d’officiers d’état-major des forces armées ont été licenciés, ainsi qu’environ les deux tiers des généraux et amiraux turcs. Environ un tiers du corps diplomatique a également été purgé, de nombreux fonctionnaires — y compris des ambassadeurs en poste à l’étranger — étant soudainement qualifiés de terroristes.
Des chefs de police chevronnés avec des années d’expérience dans la criminalité organisée, le contre-terrorisme et d’autres domaines sensibles ont également été écartés. Beaucoup ont été licenciés par décrets-lois ou mesures administratives sans procédure disciplinaire ordinaire et sans avoir eu la possibilité significative de contester les allégations portées contre eux ou de présenter une défense.
Pourtant, la liste confidentielle de 207 étudiants pointe vers une dimension différente et plus durable de la campagne post-coup de 2016 : l’héritage de la suspicion par les membres de la famille appartenant à une autre génération. Les parents deviennent des preuves contre leurs enfants. Le schéma répété tout au long du document est frappant.
Un parent qui a été poursuivi pour des présumés liens avec le mouvement Gülen devient une partie du profil de l’étudiant. De même pour un père ou une mère écarté de la fonction publique. Un frère ou une sœur soumis à une enquête pénale est enregistré. Dans d’autres cas, le filet s’étend au-delà du ménage immédiat pour inclure oncles et tantes.
Les documents montrent à quel point le profilage s’est étendu au-delà des personnes directement ciblées par les autorités. Un étudiant en génie informatique de 21 ans a été signalé uniquement parce que son frère avait été soumis à une action policière ou judiciaire. Un étudiant en droit de 20 ans a été marqué parce que son père, officier de police, avait été purgé par le gouvernement Erdogan. Un étudiant en gastronomie de 22 ans a été signalé parce que son père avait fait face à une action des autorités, tandis qu’un étudiant en ingénierie du design industriel de 24 ans a été marqué parce que son père décédé figurait parmi les purgés. Un étudiant en génie civil de 25 ans a été signalé de la même manière parce que sa tante avait été soumise à une mesure officielle. Les exemples continuent tout au long du fichier, révélant un système dans lequel des jeunes ont été inscrits dans les registres de profilage policier non pas en raison d’un acte répréhensible qui leur serait propre, mais parce que des proches avaient déjà été soumis à un examen gouvernemental.
Trois étudiantes vues en train de visiter le canyon de Matka en Macédoine du Nord sur une photo que la police turque a incluse dans un dossier d’enquête pénale comme présumée preuve contre elles :
Les étudiants ont également été examinés pour de courts voyages d’été dans des pays des Balkans comme la Macédoine du Nord, la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie, des destinations que les citoyens turcs peuvent visiter sans obtenir de visa au préalable. Ces pays sont populaires auprès des voyageurs turcs non seulement en raison de l’entrée sans visa, mais aussi parce qu’ils offrent des options de vacances relativement abordables.
Les procureurs turcs ont cependant présenté certains de ces voyages comme des preuves que les étudiants voyageaient dans le cadre d’une activité organisée du mouvement Gülen. Le dossier d’enquête examiné par Nordic Monitor ne contient aucune preuve apparente que les voyages aient été organisés par le mouvement, qu’ils aient impliqué des réunions organisationnelles ou qu’ils aient servi à un but clandestin.
Le dossier d’enquête policière contient également des photographies des étudiants en train de visiter le canyon de Matka, une destination touristique populaire juste à l’extérieur de Skopje en Macédoine du Nord. Sur une image, trois étudiantes sont vues marchant le long de la promenade du point de vue du canyon de Matka. La police turque a néanmoins inséré la photographie dans le dossier d’enquête pénale comme présumée preuve contre elles, transformant effectivement une visite touristique ordinaire en quelque chose de suspect. Rien de visible dans l’image elle-même n’indique une activité clandestine, une réunion organisationnelle ou tout autre comportement criminel.
Les documents montrent en outre que certains étudiants qui n’avaient aucune information défavorable attachée à leur propre profil ou à celui des membres de leur famille ont néanmoins été englobés dans l’enquête parce qu’ils avaient voyagé vers les mêmes destinations ou des destinations similaires à peu près au même moment que des étudiants déjà signalés et mis sous surveillance.
Le schéma pointe vers une méthodologie de culpabilité par association dans laquelle un voyage par ailleurs ordinaire pouvait devenir un motif de suspicion simplement parce qu’un autre voyageur avait précédemment attiré l’attention des autorités. De cette manière, le système de profilage semble s’être étendu à partir d’individus déjà ciblés, attirant des étudiants supplémentaires dans l’examen policier sans preuve de méfait de leur part.
Ce qui émerge des documents secrets est un système qui équivaut à une forme de généalogie politique. Chaque action gouvernementale contre un membre d’une famille devient un point de données qui peut ensuite être attaché à un autre : un père enquêté, une mère licenciée, un frère poursuivi ou un oncle ciblé dans une procédure administrative.
En vertu des principes ordinaires du droit pénal, un étudiant n’a aucune responsabilité légale pour les actions attribuées à ses proches. Pourtant, les fichiers montrent que les autorités turques ont néanmoins considéré ces liens familiaux comme suffisamment pertinents pour les enregistrer et les utiliser lors du signalement d’individus aux fins d’examen plus approfondi. Le résultat est un système de profilage dans lequel la suspicion peut effectivement voyager à travers les liens familiaux, étendant les conséquences d’une action gouvernementale contre une personne à des proches qui ne sont eux-mêmes accusés d’aucun acte répréhensible.
Les gouvernements examinent régulièrement les proches lorsque les enquêteurs ont des preuves que des membres de la famille participent à la même conspiration criminelle. Ce qui distingue la culpabilité par association, c’est l’utilisation de la relation elle-même — plutôt que la preuve du comportement criminel de l’individu — comme preuve défavorable.

La liste de 207 personnes indique que les autorités turques ont institutionnalisé précisément ce type de cartographie familiale dans leur traitement des étudiants universitaires.
Pour les étudiants dont les parents ont été balayés par la purge post-2016, les implications peuvent durer des années. Une action gouvernementale prise contre un parent alors que l’étudiant était enfant peut réapparaître plus tard dans le profil de sécurité de l’étudiant lui-même.
Le mécanisme permet donc aux conséquences de la répression gouvernementale de survivre au-delà du suspect original et au-delà de la procédure pénale ou administrative originale.
La pratique documentée dans les fichiers étudiants correspond à un schéma que les moniteurs des droits de l’homme des Nations Unies ont commencé à dénoncer il y a des années. Dans un rapport majeur de mars 2018 sur la Turquie, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a déclaré avoir observé des mesures punitives affectant non seulement les suspects primaires mais aussi les personnes associées à eux, « en particulier les membres de leur famille », y compris les enfants, frères, sœurs, parents et autres proches.
Le bureau de l’ONU a déclaré que ce schéma suscitait des inquiétudes quant au fait que la Turquie pourrait appliquer une norme illicite de « culpabilité par association ou culpabilité collective », contraire au principe de responsabilité juridique individuelle.
Cet avertissement est particulièrement pertinent pour les 207 étudiants car les nouveaux documents illustrent comment l’association familiale peut être transformée d’une information contextuelle en un marqueur de sécurité durable.
Dans une communication du 8 octobre 2025 au gouvernement turc, des rapporteurs spéciaux de l’ONU et d’autres titulaires de mandat ont exprimé leurs préoccupations concernant les opérations antiterroristes menées les 7 mai 2024 et 6 mai 2025, qui ont abouti à l’arrestation de 55 et 208 personnes respectivement, dont beaucoup d’étudiants, de femmes et de jeunes.
Les experts ont déclaré que les opérations semblaient s’inscrire dans un schéma plus large de criminalisation de comportements par ailleurs licites d’enfants, d’étudiants et de personnes ayant des liens familiaux ou sociaux présumés avec le mouvement Gülen.
Le nouveau document de 207 personnes offre cependant une vue particulièrement révélatrice de la manière dont l’association familiale opère au sein de la bureaucratie sécuritaire : les proches et les mesures prises contre eux sont systématiquement catalogués dans les profils des étudiants universitaires.

L’idée que la suspicion politique peut s’attacher à une famille et être transmise d’une génération à l’autre a une longue histoire. Le parallèle historique le plus proche se trouve peut-être dans l’Albanie communiste, où le concept de biografi d’une personne, ou « biographie » politique, est devenu un instrument important de contrôle de l’État sous Enver Hoxha.
Le terme ne se référait pas simplement à ce qu’un individu avait personnellement fait. En pratique, biografi était souvent synonyme de famille ou de lignée. Le dossier politique des parents et des ancêtres pouvait donc influencer la manière dont les autorités traitaient leurs descendants. Les conséquences étaient concrètes. Un milieu familial politiquement indésirable pouvait restreindre les possibilités éducatives et professionnelles, même lorsque le membre plus jeune de la famille n’avait commis aucune infraction.
Les fichiers turcs démontrent un mécanisme comparable lorsqu’une enquête contre le père d’un étudiant ou le licenciement de la mère de l’étudiant est conservée comme information défavorable dans le profil de sécurité ultérieur de l’enfant.
La fiabilité politique de la famille influençait également les possibilités éducatives en Allemagne de l’Est communiste. L’Agence fédérale allemande pour l’éducation civique (Bundeszentrale für politische Bildung) note que la conformité politique des étudiants et de leurs parents est devenue un critère de progression éducative en République démocratique allemande. Les 207 profils d’étudiants turcs démontrent que l’histoire politique familiale peut de la même manière rester institutionnellement pertinente longtemps après une action gouvernementale contre le parent d’origine.
Les manifestations historiques les plus extrêmes de la responsabilité fondée sur la parenté sont allées bien au-delà du profilage. Pendant la Grande Terreur de Staline, l’appareil de sécurité soviétique a officiellement codifié la punition des proches. L’ordre opérationnel n° 00486 du NKVD, émis le 15 août 1937, ordonnait la répression des épouses de personnes classées comme « traîtres à la patrie » et établissait des procédures concernant leurs enfants.
L’ordre exigeait des autorités qu’elles préparent des dossiers familiaux détaillés identifiant le chef de famille condamné, les membres de la famille et des informations sur les proches individuellement. Il ordonnait séparément aux fonctionnaires de préparer des évaluations des enfants de plus de 15 ans que l’État considérait comme « socialement dangereux ». Les femmes pouvaient être emprisonnées dans des camps de travail, tandis que les enfants étaient séparés de leurs parents et placés dans des orphelinats ou d’autres institutions d’État.
Une autre expression historiquement notoire de la responsabilité familiale était le concept nazi de Sippenhaft, généralement traduit par responsabilité clanique ou familiale. Après la tentative avortée d’assassinat d’Adolf Hitler le 20 juillet 1944, le gouvernement nazi a riposté non seulement contre les participants au complot, mais aussi contre certains de leurs proches.
Le Sippenhaft est devenu l’une des expressions historiques les plus claires d’un principe fondamentalement en contradiction avec la responsabilité individuelle moderne : les conséquences d’une prétendue déloyauté politique peuvent s’étendre au-delà de la personne accusée et s’attacher à sa famille. Le système turc révélé par les 207 profils représente une variation moderne du même problème sous-jacent.
Les bases de données du gouvernement conservent l’historique du parent. Une ancienne poursuite, enquête, licenciement ou mesure administrative reste disponible des années plus tard. Grâce aux bases de données et aux fichiers de renseignement, elle peut être connectée aux enfants, frères, sœurs, nièces, neveux ou autres proches. Cela rend la classification politique basée sur la famille potentiellement plus durable qu’une procédure pénale individuelle.
Une affaire peut se terminer. Une peine peut être purgée. Une enquête peut être close. Mais une relation familiale n’expire pas. Une fois que la parenté elle-même devient un indicateur de sécurité, un gouvernement peut continuer à générer de nouveaux sujets de suspicion indéfiniment à mesure que les enfants atteignent l’âge adulte, s’inscrivent à l’université, postulent à des emplois gouvernementaux ou entrent dans d’autres domaines de la vie publique.
Les 207 étudiants représentent donc quelque chose de plus grand que les individus nommés dans un seul document secret. Ils illustrent comment le régime turc post-2016 peut reproduire la suspicion à travers les générations.
Cela explique également pourquoi la liste des étudiants est importante au-delà du différend de longue date de la Turquie avec le mouvement Gülen. Le document montre ce qui se produit lorsqu’un système répressif expansif cesse de traiter l’individu comme le seul objet de suspicion et commence à conserver la famille comme catégorie de sécurité permanente.
Près d’une décennie après le coup d’État avorté, bon nombre des jeunes qui entrent maintenant dans les universités turques appartiennent à une génération qui était encore à l’école — et dans certains cas bien plus jeune — lorsque le gouvernement a lancé sa répression massive en 2016. Pourtant, les documents secrets indiquent que les conséquences politiques de cette période les ont suivis jusqu’à l’âge adulte.
Les profils des étudiants portent la mémoire institutionnelle de ce qui est arrivé à leurs familles. Une poursuite contre un père, un licenciement imposé à une mère, une enquête impliquant un frère ou une sœur, ou une procédure contre un oncle ou une tante peuvent refaire surface des années plus tard dans un fichier portant le nom de l’étudiant lui-même. À cet égard, la liste de 207 personnes pointe vers une évolution dans la campagne post-coup de 2016 en Turquie.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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