[OPINION] La mainmise des Houthis sur le détroit de Bab al-Mandab met à l’épreuve le pari gulfien d’Erdoğan
Les points importants
- Engagements risqués : Les accords de défense d’Ankara avec Riyad, notamment la coalition navale et le pacte de La Mecque, pourraient entraîner la Turquie dans un conflit régional.
- Levier iranien : Les Houthis offrent à Téhéran une seconde pression sur les voies maritimes mondiales, avec Bab al-Mandab comme point d’étranglement clé.
- Marge de manœuvre réduite : Les choix d’Erdoğan, motivés par des besoins économiques, limitent sa flexibilité diplomatique face à une escalade potentielle.
Ömer Murat*
Alors que les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, renforcent leur emprise sur le détroit de Bab al-Mandab et que des drones tirés depuis le territoire irakien frappent le pipeline Est-Ouest saoudien, les risques pour la Turquie dépassent de loin les simples prix de l’énergie ou l’instabilité régionale générale. Tandis que Riyad cherche des garanties militaires, les récents accords d’Ankara avec le royaume ressemblent moins à une diplomatie avisée qu’à un enchevêtrement stratégique.
La Turquie n’est pas partie prenante à la guerre qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran. Cependant, deux décisions prises par le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan en juillet et en août ont réduit sa marge de manœuvre : l’adhésion à une coalition navale menée par l’Arabie saoudite en mer Rouge et la signature d’un pacte de défense trilatéral avec Riyad et le Pakistan. La question n’est pas de savoir si les forces turques entreront demain dans la mêlée, mais si ces engagements peuvent être honorés sans glisser vers un conflit, ou être abandonnés sans détruire la position de la Turquie dans le Golfe.
Depuis qu’une guerre américano-israélienne avec l’Iran a éclaté en février, le principal levier de Téhéran sur l’économie mondiale est le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième des approvisionnements pétroliers mondiaux. Les menaces sur cette artère font monter les prix du brut et exercent une pression immédiate sur Washington et les économies importatrices nettes. Les Houthis offrent désormais à l’Iran une seconde source de pression. En s’emparant du port yéménite de Moka et d’îles du détroit, dont Périm, également connu sous le nom de Mayun, le groupe a renforcé son emprise sur un point de passage devenu vital pour les exportations saoudiennes alors que le détroit d’Ormuz reste perturbé.
Le détroit d’Ormuz et Bab al-Mandab sont deux des points de passage maritimes les plus critiques au monde. Le pipeline Est-Ouest, construit pour transporter le brut du golfe Persique vers les terminaux de la mer Rouge, sert de principal contournement terrestre saoudien autour d’Ormuz. Une grande partie du brut saoudien étant destinée aux marchés asiatiques, maintenir opérationnels la mer Rouge et Bab al-Mandab est une nécessité stratégique.
Pourtant, ce contournement échoue déjà sous la pression. Des frappes de drones lancées depuis l’Irak ont touché le pipeline dans les régions de Riyad et de Médine, incitant l’Arabie saoudite à fermer la ligne par précaution. Aucun groupe n’a revendiqué ces attaques, mais des responsables américains ont pointé du doigt des milices soutenues par l’Iran, et les autorités irakiennes ont confirmé que les drones provenaient de la province de Maysan, près de la frontière iranienne. L’incident confirme que les milices alignées sur Téhéran en Irak peuvent neutraliser la principale route alternative de Riyad, établissant une campagne de double pression : Ormuz reste le principal moyen de pression de l’Iran, tandis que Bab al-Mandab sert de second étau, opéré par les forces houthies.
Ajoutant au dilemme de Riyad, Washington montre peu d’appétit pour une réponse agressive. Malgré une base militaire massive à Djibouti, les États-Unis se sont abstenus de lancer une campagne aérienne soutenue contre l’avancée houthie. Cette retenue est à la fois stratégique et domestique : avec la guerre contre l’Iran dans son septième mois et les élections de mi-mandat américaines prévues le 3 novembre, ouvrir un nouveau front au Yémen risque de faire flamber les prix de l’essence à la pompe. Trump a jusqu’ici refusé les demandes saoudiennes de frappes, offrant plutôt du renseignement.
Cela laisse Riyad face à un calcul implacable : si les États-Unis ne contiennent pas les Houthis, qui le fera ? Fin juillet, la Turquie a rejoint l’Alliance maritime multinationale de défense menée par l’Arabie saoudite, un bloc de 14 nations créé pour protéger la navigation en mer Rouge, dans le golfe d’Aden et à Bab al-Mandab. Présentée comme une initiative défensive, l’alliance est néanmoins commandée depuis Riyad. Le déploiement d’actifs navals turcs dans des eaux contestées par les proxys iraniens ne fait pas d’Ankara un belligérant, mais il ancre fermement la Turquie dans une architecture de sécurité conçue pour protéger l’Arabie saoudite contre l’Iran.
L’accord de défense conjoint de La Mecque, signé le 7 août par Erdoğan, le prince héritier Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, va plus loin, stipulant qu’une attaque contre un signataire est une attaque contre tous. Bien que le texte complet n’ait pas été publié, le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a comparé le pacte à « l’article 5 de l’OTAN », tout en soulignant qu’il ne nomme aucun ennemi spécifique et exige des demandes de soutien explicites. Sans force permanente ni commandement intégré, l’accord ne constitue pas une garantie automatique de guerre. Il crée néanmoins un cadre politique contraignant qui s’avérera difficile à rompre si les infrastructures critiques saoudiennes subissent une attaque soutenue.
Le calcul d’Erdoğan est ancré autant dans la survie économique que dans l’ambition stratégique. La réconciliation d’Ankara avec les capitales du Golfe après 2018, faisant suite à la rupture avec Riyad après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, était motivée par un besoin aigu de capitaux étrangers, de lignes de swap de la banque centrale et de soutien à la livre turque face à une inflation galopante.
Mais alors que les bouées de sauvetage financières du Golfe et les garanties de sécurité turques deviennent explicitement entrelacées, le soulagement économique à court terme risque de générer des passifs à long terme. Avec le brut Brent négocié au-dessus de 100 dollars le baril, une économie importatrice d’énergie qui lutte déjà pour contenir son déficit courant subit des répercussions immédiates.
La voie la plus logique pour Ankara reste sa préférence déclarée : approfondir les liens économiques avec Riyad tout en évitant une rupture avec Téhéran. L’Iran est une puissance voisine avec laquelle la Turquie partage une frontière complexe, des liens commerciaux vitaux et un mélange tendu de rivalité et de coopération en Syrie, en Irak et dans le Caucase du Sud. Pendant des années, Ankara a navigué avec succès entre les lignes de faille de Washington, Moscou, Téhéran et le Golfe. L’accord de La Mecque, cependant, marque la première instance où cet équilibre est contraint par un engagement contractuel.
Alors que le conflit s’intensifie, cette flexibilité diplomatique restante va se réduire. Si l’Arabie saoudite subit un coup catastrophique à ses infrastructures énergétiques, la pression politique sur les signataires pour agir sera immense. Les demandes initiales pourraient se limiter au partage de renseignements, à des actifs de drones ou à des escortes navales plutôt qu’à des troupes au sol, mais le précédent sera établi. Le principal défi d’Ankara n’est pas une glissade immédiate vers la guerre, mais la création d’engagements contraignants qui ne laissent aucune issue facile si le Golfe est englouti dans un conflit.
* Ömer Murat est un analyste politique et un ancien diplomate turc qui vit actuellement en Allemagne.
Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article d’opinion sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
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