Depuis dix ans, Erdogan protège un réseau lié à al-Qaïda derrière l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Dix ans après l’assassinat de l’ambassadeur russe Andrei Karlov à Ankara en décembre 2016 par un policier radicalisé, le gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan continue d’occulter le rôle des réseaux jihadistes liés à al-Qaïda. Il a systématiquement rejeté la responsabilité sur des individus non impliqués, espérant apparemment que Moscou passerait l’éponge face aux dynamiques régionales exigeant un rapprochement russo-turc.
L’acte d’accusation du 22 novembre 2018 – deux ans après le meurtre – rédigé par le procureur Adem Akıncı, un juriste choisi par le gouvernement pour limiter les dégâts, n’a pas révélé la vérité. Reflet d’une tentative évidente des autorités de blanchir leur rôle, ce document a imputé le crime à des personnes sans lien avec les faits, dans ce qui semble être une narration fabriquée pour les officiels russes.
Moscou n’a jamais accordé de crédit à ce qu’il considérait comme une enquête biaisée, un acte d’accusation déformé et un procès factice. Les autorités russes ont cessé d’envoyer des observateurs aux audiences et ont identifié elles-mêmes les véritables commanditaires. Plutôt que d’envenimer les tensions, la Russie a mis l’affaire en suspens, la gardant comme levier pour des jours politiques plus favorables.
Compte tenu de la tradition russe en matière d’opérations clandestines et de patience stratégique, il est largement anticipé que Moscou pourrait régler ses comptes à son heure et à sa manière.
Entre-temps, l’examen de milliers de pages d’annexes – relevés téléphoniques et bancaires, témoignages, rapports de perquisition – révèle une réalité bien plus complexe que celle occultée par le procureur turc.
Des documents obtenus par Nordic Monitor éclairent le parcours du tueur, son réseau et son processus de radicalisation.

Clercs radicaux et réseau al-Qaïda
Deux clercs ont joué un rôle central dans la radicalisation de Mevlüt Mert Altıntaş, ce policier turc de 22 ans ayant assassiné l’ambassadeur dans le quartier le plus sécurisé d’Ankara.
Le premier est Nurettin (Nureddin) Yıldız, un prédicateur extrémiste souvent décrit comme le « clerc de famille » d’Erdogan. Il intervenait régulièrement dans des événements jeunesse du Parti de la justice et du développement (AKP) et de la Fondation pour la jeunesse turque (TÜGVA), proche de la famille Erdogan.
Yıldız s’est rendu en Syrie pour rencontrer des groupes armés et prêchait en faveur du jihad violent. Plusieurs témoignages confirment qu’Altıntaş assistait à ses conférences hebdomadaires à Ankara sous l’égide de la Fondation du tissu social (Sosyal Doku Vakfı), une ONG vectrice de son idéologie.

Pourtant, le procureur Akıncı n’a ni enquêté sur cette fondation ni listé Yıldız comme suspect, omettant même de l’interroger.
Le second clerc est Hüsnü Aktaş, une figure jihadiste emprisonnée à plusieurs reprises. Aktaş avait été inculpé pour complicité avec un groupe tchétchène ayant détourné un ferry en 1996. Altıntaş assistait à ses sermons après y avoir été introduit par Mustafa Akalın.
Selon des conversations rapportées par le militant turc d’al-Qaïda Enes Asım Silin, Aktaş aurait conseillé à Altıntaş de démissionner de la police, jugée incompatible avec l’islam.
Silin est lui-même une figure majeure du réseau al-Qaïda en Turquie et membre du Centre global d’aide humanitaire et de formation politique (KİSEM), une couverture dirigée par İbrahim Şen, ancien détenu de Guantánamo et membre condamné d’al-Qaïda.
İbrahim Şen et son frère Abdurrahman Şen ont collaboré avec les services secrets turcs (MIT) pour soutenir des groupes jihadistes en Syrie. Bien qu’inculpés en 2014 pour terrorisme, leur dossier a été classé après la révélation de leurs liens avec le MIT.

Liens opérationnels directs avec le tueur
Les annexes du dossier révèlent qu’Abdurrahman Şen a directement guidé le tueur. Altıntaş a été influencé par son livre « La Révolution syrienne sous tous ses aspects », dont il a acquis un exemplaire. Il a rencontré Şen à Istanbul le 8 octobre 2016, rendez-vous organisé par Silin.
Malgré des preuves accablantes, Şen n’a jamais été inculpé.
Les relevés financiers montrent également qu’Altıntaş a viré de l’argent à Fatih Köçer, membre condamné d’al-Qaïda, et était en contact avec İbrahim Bilal Oduncu, muezzin employé par l’État à Ankara jouant un rôle de mentor.
Le procureur Akıncı n’a pas enquêté sérieusement sur ces individus, se contentant de les auditionner avant de les relâcher.

Un autre contact, Tahsin Şenlik, dirigeait une association finançant des groupes jihadistes en Syrie. Bien que lié au tueur par des appels et transferts d’argent, il n’a pas été inquiété.
L’association collectait des fonds pour envoyer des pick-up aux jihadistes en Syrie. Le dossier révèle que le tueur a appelé Şenlik deux fois le 5 septembre 2016 et lui a viré de l’argent.
Şenlik est aussi lié à Sedat Peker, un parrain condamné ayant menacé la Russie. Peker, en fuite aux Émirats, fait l’objet d’un mandat d’arrêt d’INTERPOL.
Connexions à l’infrastructure jihadiste internationale
L’enquête a aussi révélé des liens entre Altıntaş et des organisations sous surveillance internationale.
Son proche Durmuş Kutlu a déclaré avoir invité Altıntaş à rejoindre un convoi humanitaire de la Fondation IHH pour la Syrie peu avant l’attentat. Ce convoi est parti d’Istanbul le 14 décembre 2016 pour protester contre les opérations russes à Alep.
Cinq jours plus tard, Altıntaş assassinait l’ambassadeur.
Les rapports financiers montrent 11 virements d’Altıntaş vers des comptes de l’IHH entre 2015 et 2016. L’ONU a désigné l’IHH comme fournisseur d’armes aux jihadistes syriens.
Kutlu a connu le tueur deux ans, le rencontrant régulièrement dans des cercles religieux où ils parlaient jihad.
« Cinq jours avant l’attentat, je lui ai proposé de rejoindre le convoi ‘Libérez Alep’ de l’IHH. Il a refusé, invoquant des contraintes professionnelles », a-t-il déclaré.

Le convoi de l’IHH est parti d’Istanbul le 14 décembre 2016 pour protester contre les frappes russes et syriennes à Alep avant de se disperser à Hatay.
Le 19 décembre, Altıntaş a simulé une maladie pour s’absenter et préparer son attentat lors d’une exposition d’art dans un quartier ultra-sécurisé d’Ankara.
Kutlu a aussi révélé que le tueur voulait rejoindre le jihad en Syrie et qu’il avait effectué 11 virements à l’IHH entre 2015 et 2016.
Un autre clerc radical fréquenté par le tueur est Recep Uğuz (alias Ebu Huzeyfe Turki), imam employé par l’État à Ankara. Radicalisé au Soudan dans les années 1990 – plaque tournante d’al-Qaïda – Uğuz a été formé par un jihadiste algérien.
Occultation étatique et campagne de désinformation
Alors que les preuves impliquant des réseaux jihadistes étaient ignorées, le gouvernement Erdogan a lancé une campagne de désinformation.
Quelques minutes après le meurtre, l’ancien conseiller d’Erdogan Ahmet Tezcan a accusé à tort le journaliste Abdullah Bozkurt d’avoir hébergé le tueur.
Bozkurt – qui enquêtait sur les réseaux jihadistes – était visé pour discréditer ses révélations sur les liens d’Erdogan avec ces groupes. Trois jours avant l’attentat, il avait pourtant alerté sur les menaces pesant sur les ambassades à Ankara.
L’enquête a infirmé ces allégations, identifiant deux logements du tueur – dont un appartenant à un avocat proche de l’AKP. Pourtant, le quotidien pro-gouvernemental Sabah continue de colporter ces mensonges.
Exécution du tueur et destruction de preuves
Le ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu – supérieur hiérarchique du tueur – s’est précipité sur les lieux pendant l’attaque. Bien que le policier, blessé à la jambe et à terre, ne représentait plus de menace, Soylu a ordonné son exécution par une unité spéciale, empêchant toute révélation sur le réseau complice.

L’autopsie révèle 33 impacts de balles dont 13 mortels – signe d’un acharnement après sa neutralisation.
Les connexions de Soylu avec l’entourage du tueur, sa présence rapide sur place et son ordre d’exécution soulèvent de graves questions.
Blocage de l’implication russe
La Turquie a systématiquement rejeté les demandes russes de participation à l’enquête, limitant leur accès aux preuves. Moscou avait demandé en vain à ne pas pratiquer d’autopsie sur le corps de l’ambassadeur.
Ankara a aussi refusé un test polygraphique russe sur Mustafa Timur Özkan, suspect clé qui proposait pourtant de s’y soumettre pour prouver son innocence.
Özkan – organisateur de l’exposition où l’ambassadeur a été tué – a nié toute implication et rejeté les accusations infondées selon lesquelles l’événement aurait été orchestré par le mouvement Gülen.
Tortures, preuves fabriquées et manipulation judiciaire
Le gouvernement turc a eu recours à la torture pour extorquer des aveux. Lors du procès, des victimes ont décrit publiquement ces sévices.
Şahin Söğüt, ancien employé d’une agence d’État, a témoigné le 9 janvier 2019 avoir été torturé pendant trois jours pour signer des aveux le désignant comme commanditaire. Son avocat a accusé le procureur Akıncı de complicité.
Une autre victime, Hüseyin Kötüce, a raconté avoir été torturé dans un site secret du MIT pour signer une déclaration impliquant un agent des services. Il s’est rétracté au procès.

Des documents révèlent
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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