L’Éthiopie construit une flotte de drones domestiques après l’usage décisif d’UAV turcs pendant la guerre civile
Les points importants
- Production nationale : L’Éthiopie fabrique des drones dans deux usines depuis 2024 et posséderait une flotte de plusieurs milliers d’appareils.
- Rôle des drones turcs : Les UAV turcs ont été décisifs lors de la guerre civile, poussant Addis‑Abeba à développer sa propre industrie.
- Usage controversé : Les drones sont utilisés contre les rebelles, mais des frappes ont causé des morts civiles et suscitent des craintes de reprise du conflit.
L’Éthiopie fabrique des drones dans deux usines depuis l’année dernière et posséderait aujourd’hui une flotte de plusieurs milliers d’appareils, selon des analystes, après que les UAV de fabrication turque se sont révélés décisifs pour les forces fédérales durant la dévastatrice guerre civile de 2020‑2022.
L’armée fédérale a utilisé des drones turcs pour repousser les rebelles de la région septentrionale du Tigré après qu’ils eurent avancé jusqu’à 200 kilomètres (125 miles) de la capitale, Addis‑Abeba.
L’Éthiopie a depuis acquis les drones de combat haut de gamme Akıncı de Turquie ainsi que les Bayraktar TB2 plus basiques, aux côtés de modèles Wing Loong moins chers en provenance de Chine et de drones Mohajer‑6 iraniens.
Seule l’armée fédérale possède des drones militaires dans ce pays de 130 millions d’habitants. Ils ont été déployés à plusieurs reprises contre des insurgés opérant dans plusieurs régions.
Cependant, l’Éthiopie produit de plus en plus ses drones sur place.
Le Premier ministre Abiy Ahmed a inauguré l’usine SkyWin Aeronautics Industries à Addis‑Abeba en mars 2025. Cette installation fabrique des « véhicules aériens sans pilote à usage civil et militaire », selon l’agence de presse d’État éthiopienne, qui précise que ces appareils sont « conçus et construits par nos propres jeunes professionnels ».
Abiy a déclaré que l’objectif était « non pas d’alimenter le conflit, mais de le prévenir » par la « dissuasion ».
On ignore encore beaucoup de choses sur la capacité de production de drones de l’Éthiopie, et les responsables ont refusé l’accès à l’usine aux médias étrangers.
« Un hangar avec quelques drones brillants ne nous dit pas grand‑chose sur les véritables capacités de production, ni sur l’origine de la technologie, des composants clés ou d’éventuels kits complets », a déclaré Pieter Wezeman, chercheur à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, à l’Agence France‑Presse.
« Mon évaluation serait qu’une partie substantielle de tout cela est importée », a‑t‑il ajouté.
Jeremy Binnie, de la société de défense et de renseignement Janes, a indiqué que le modèle SW01 présenté lors de l’inauguration de SkyWin ressemblait beaucoup à un drone chinois disponible dans le commerce.
« Produire en masse ces appareils pourrait potentiellement accroître considérablement votre efficacité militaire si chaque brigade en avait deux ou trois pour localiser l’ennemi, appeler et ajuster des tirs d’artillerie », a expliqué Binnie, ajoutant que les drones pourraient également être modifiés pour transporter de petites bombes.
L’Éthiopie a ouvert une deuxième usine, Aeroabay, fin 2025. Elle produit des milliers de petits drones armés coûtant entre 5 000 et 10 000 dollars chacun, selon Wim Zwijnenburg, spécialiste des drones auprès du groupe de résolution de conflits PAX.
Les quadricoptères dits « first‑person view » (FPV) permettent aux pilotes de survoler le terrain et peuvent transporter des charges explosives. Certains sont contrôlés par des câbles à fibre optique, ce qui les rend résistants au brouillage électronique.
« Créer la terreur »
Le groupe de suivi des conflits ACLED indique que les forces fédérales ont mené 102 frappes de drones dans la région septentrionale d’Amhara depuis le début de l’insurrection de la milice Fano en avril 2023. L’armée a également utilisé des drones contre des rebelles dans la région natale d’Abiy, l’Oromia.
Les drones ont été « accusés d’avoir causé la mort de civils à plusieurs reprises », a déclaré Magnus Taylor de l’International Crisis Group.
Au moins 14 frappes de drones ont été recensées au Tigré cette année, dont sept en août, alors que les craintes d’un retour à une guerre civile à grande échelle grandissent.
L’ACLED a indiqué que ces frappes visaient à « perturber la mobilisation et la planification » lors d’une campagne de recrutement forcé menée par les autorités tigréennes.
L’armée fédérale semble utiliser des « drones militaires plus gros, télécommandés, qui emploient des bombes planantes ou des missiles », selon Zwijnenburg.
Amanuel Assefa, vice‑président du Front de libération du peuple du Tigré, a accusé l’armée de chercher « à créer la terreur parmi la population, à cibler des responsables politiques et militaires, à détruire des cibles spéciales et des infrastructures civiles de base ».
Certains analystes craignent que ces frappes ne signalent les préparatifs d’une nouvelle campagne terrestre.
Edward Bach, du cabinet de conseil en risques Verisk Maplecroft, a estimé que les attaques contre des dépôts de munitions et des voies logistiques pourraient être « en prévision d’une offensive potentielle » des forces fédérales.
Mais l’utilisation de drones pourrait aussi réduire le besoin d’opérations terrestres, a déclaré Taylor.
Abiy « ne semble pas vouloir s’engager dans une guerre terrestre coûteuse au Tigré pour le moment », a‑t‑il dit.
« Abiy semble considérer cela comme une guerre d’usure pour l’instant, et comme il peut utiliser des drones sans opposition, il peut la faire durer beaucoup plus longtemps. »
© Agence France‑Presse




