Dix ans après le 15 juillet : une nuit encore obscure, un pouvoir personnel désormais installé
Les points importants
- Une rupture historique unique : Contrairement aux putschs de 1960, 1980 ou 1997, qui prévoyaient une période de transition et un retour aux urnes, le 15-Juillet a servi de prétexte pour instaurer de manière permanente un régime de pouvoir personnel sans précédent dans l'histoire de la Turquie moderne.
- Le choix politique du récit contre la vérité : L'obstruction systématique de toute commission d'enquête parlementaire indépendante et l'ascension fulgurante de ses acteurs clés (comme Hakan Fidan et Hulusi Akar) prouvent que le régime ne cherche pas à éclaircir les nombreuses zones d'ombre de cette nuit, mais à sacraliser un mythe fondateur utile à sa propre légitimation.
- La généralisation des outils d'exception à toute l'opposition : Les méthodes d'exclusion de masse, de "mort civile" et de contournement du principe de responsabilité pénale individuelle, d'abord testées sous l'état d'urgence contre le mouvement Hizmet, sont aujourd'hui déployées pour neutraliser politiquement les maires élus du CHP (comme Ekrem İmamoğlu) et l'ensemble des voix critiques.
L’histoire politique de la République de Turquie est aussi, à bien des égards, celle des interventions répétées de l’armée dans la vie publique. Au coup d’État du 27 mai 1960 a succédé le mémorandum militaire du 12 mars 1971, puis le putsch du 12 septembre 1980, mené cette fois dans le cadre de la chaîne de commandement. Le 28 février 1997, l’armée a imposé ce qu’elle présentait elle-même comme un « rééquilibrage » du pouvoir. En 2007, l’état-major a de nouveau tenté de peser sur la politique en publiant un communiqué sur son site internet.
Dans ce contexte, l’idée d’une nouvelle intervention militaire n’avait donc rien d’absolument inédit en Turquie. Mais ce qui distingue les événements du 15 juillet 2016, qualifiés de tentative de coup d’État, ne tient pas seulement à leur déroulement ni à leur échec. La différence essentielle réside dans l’ordre politique qui s’est installé par la suite.
Des coups d’État aux conséquences durables
Les précédents coups d’État ont fait payer à la Turquie un prix considérable. Des personnes ont été exécutées, torturées, emprisonnées. Des partis politiques ont été dissous, des syndicats démantelés et des blessures profondes, encore ouvertes aujourd’hui, ont été infligées à la société.
Les régimes militaires avaient néanmoins pour habitude d’annoncer qu’un retour aux élections aurait lieu après une période de transition. Ils insistaient également sur le maintien de la Turquie au sein de l’OTAN et de l’alliance occidentale.
Après le coup d’État de 1960, la Constitution de 1961, souvent considérée comme l’un des textes les plus avancés de l’histoire turque en matière de droits et de libertés, est entrée en vigueur. Après le putsch du 12 septembre, les militaires ont autorisé la tenue d’élections en 1983, ouvrant la voie à la période de Turgut Özal et à une nouvelle orientation politique et économique.
Le courant islamiste, directement visé par l’intervention du 28 février 1997, est quant à lui arrivé au pouvoir par les urnes cinq ans plus tard, lors des élections de 2002. Le mémorandum électronique de 2007 n’a pas davantage freiné l’AKP. Au contraire, Abdullah Gül a été élu président de la République et le parti au pouvoir a continué à renforcer son emprise.
Aucun de ces exemples ne rend les interventions militaires légitimes ou acceptables. Mais cette comparaison est nécessaire pour mesurer à quel point ce qui s’est produit après le 15 juillet s’inscrit dans une logique différente.
Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?
Le soir du 15 juillet, le pont du Bosphore à Istanbul a été fermé à la circulation dans un seul sens par des soldats. Des avions de chasse ont survolé Ankara à basse altitude. Une partie des forces armées est entrée en mouvement. Des centaines de personnes ont perdu la vie et des milliers d’autres ont été blessées.
Ces faits ne sont pas contestables.
Pourtant, dix ans plus tard, les dimensions politiques, militaires et opérationnelles de cette nuit n’ont toujours pas été pleinement éclaircies. Qui a réellement planifié cette opération ? Dans quelle chaîne de commandement ? Que savaient les services de renseignement, et depuis quand ? Pourquoi certaines personnalités occupant des fonctions clés n’ont-elles pas réagi à temps ? Pourquoi les événements n’ont-ils pas pu être empêchés ?
Autant de questions qui restent encore sans réponse.
On sait qu’un officier s’est rendu au siège du renseignement turc, le MİT, dans la journée du 15 juillet pour signaler des mouvements militaires suspects. On sait également que Hakan Fidan, alors directeur du MİT, s’est rendu le même jour au quartier général de l’état-major et s’est entretenu avec le chef d’état-major Hulusi Akar.
C’est notamment sur la base de ces éléments que certains observateurs parlent d’une tentative de coup d’État contrôlée.
Plus troublant encore, Hulusi Akar et Hakan Fidan, qui comptaient parmi les deux acteurs les plus importants de cette période, ne se sont jamais présentés devant la commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner les événements du 15 juillet afin de répondre directement aux questions des députés.
Ce silence n’a pourtant nullement freiné leur ascension. Hulusi Akar a ensuite été promu ministre de la Défense. Hakan Fidan est, quant à lui, resté durant de longues années à la tête des services de renseignement avant d’être nommé ministre des Affaires étrangères, fonction qu’il exerce toujours aujourd’hui. Autrement dit, loin d’avoir été contraints de rendre des comptes, les deux hommes ont poursuivi leur carrière au sommet de l’État et ont même été récompensés par de nouvelles responsabilités.
Le rapport rédigé à l’issue des travaux de cette commission d’enquête parlementairea lui aussi suscité de longues controverses. Dix ans après, une question demeure : pourquoi ce rapport n’a-t-il jamais été présenté au public dans des conditions permettant un véritable débat ?
Un pouvoir réellement soucieux de faire toute la lumière sur cette nuit aurait dû lever le secret sur les informations disponibles, faire entendre les principaux responsables devant une commission indépendante et répondre, documents à l’appui, aux interrogations de l’opinion publique.
Au lieu de cela, le gouvernement a imposé dès les premières heures son propre récit officiel. Toute question s’en écartant a rapidement été assimilée, de près ou de loin, à une forme de soutien au putsch.
De la tentative de coup d’État aux purges massives
Dès la nuit du 15 juillet, la responsabilité du mouvement Hizmet a été affirmée. Le gouvernement turc a accusé Fethullah Gülen d’avoir dirigé la tentative de coup d’État. Celui-ci a rejeté cette accusation jusqu’à la fin de sa vie.
Dix ans plus tard, le débat public reste enfermé entre deux récits catégoriques, sans qu’une enquête véritablement indépendante et transparente ait permis d’établir l’ensemble des faits.
Une réalité, en revanche, ne fait guère de doute : après le 15 juillet, le principe de responsabilité pénale individuelle a largement été abandonné au profit d’une logique de punition collective.
Alors même que la dimension militaire de l’événement n’avait pas encore été entièrement comprise, des listes de plusieurs milliers de magistrats ont été immédiatement utilisées. Dans les jours qui ont suivi, les opérations se sont étendues à l’armée, à la police, à la justice, à la diplomatie, aux universités et à l’ensemble de l’administration.
Des personnes ayant, à un moment ou à un autre, croisé la route du mouvement Hizmet ont été poursuivies pour terrorisme pour avoir travaillé dans une école, détenu un compte dans une banque, adhéré à une association, été abonnées à un journal ou simplement communiqué avec certaines personnes.
Pendant l’état d’urgence, plus de 125 000 agents publics ont été révoqués. Plus de 4 000 associations, fondations, écoles, universités, syndicats, hôpitaux, journaux, chaînes de télévision et autres structures ont été fermés.
Des centaines d’entreprises ont été confisquées ou placées sous tutelle. D’après les chiffres officiels publiés en 2017, les 965 entreprises alors passées sous le contrôle de l’État représentaient à elles seules près de 11,3 milliards de dollars d’actifs. Des études publiées par la suite ont estimé que l’ampleur économique totale des confiscations était en réalité bien supérieure.
Le principe fondamental de la responsabilité personnelle en matière pénale a ainsi cédé la place à une conception de la culpabilité fondée sur l’appartenance politique ou sociale.
Ce ne sont plus seulement les personnes dont la participation à une infraction avait été démontrée qui ont été visées, mais tout un milieu social considéré comme indésirable par le pouvoir.
Le 15 juillet, accélérateur de l’autoritarisme
Le 15 juillet ne marque pas le début de la dérive autoritaire du pouvoir d’Erdoğan. La mise au pas des médias, la répression du mouvement de Gezi et les purges engagées dans l’appareil d’État après les enquêtes des 17 et 25 décembre avaient commencé bien avant.
Mais l’échec du coup d’État a offert au gouvernement une occasion exceptionnelle d’éliminer les derniers obstacles à cette transformation.
Après les événements, Erdoğan a décrété l’état d’urgence. Pendant deux ans, le pays a été gouverné au moyen de décrets d’exception. Le Parlement a été affaibli, le contrôle politique sur la justice s’est renforcé et l’administration publique a été progressivement centralisée autour de la présidence.
Quelques mois plus tard, une réforme constitutionnelle instaurant un régime présidentiel a été soumise au vote.
Le référendum du 16 avril 2017, organisé sous l’état d’urgence, a mis fin au régime parlementaire. La Commission de Venise du Conseil de l’Europe avait pourtant averti que cette réforme risquait de faire disparaître les mécanismes de contrôle et d’équilibre et de transformer le système en un régime présidentiel autoritaire.
L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe avait, elle aussi, souligné que la campagne référendaire s’était déroulée dans des conditions inéquitables.
Après les élections du 24 juin 2018, le nouveau système est pleinement entré en vigueur. Le poste de Premier ministre a été supprimé. Le pouvoir exécutif a été concentré entre les mains d’un seul homme. Le président est devenu à la fois chef de l’État, chef de l’exécutif et chef du parti au pouvoir.
La principale conséquence politique du 15 juillet a donc été le passage de la Turquie d’un régime parlementaire à un système de pouvoir hyper-personnalisé.
Une même méthode, des cibles différentes
Les opérations menées aujourd’hui contre le CHP et les municipalités d’opposition montrent que les méthodes développées après le 15 juillet peuvent désormais être utilisées contre d’autres adversaires politiques.
Le maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, est détenu dans le cadre de poursuites comprenant notamment l’accusation de direction d’une organisation criminelle. İmamoğlu et le CHP dénoncent une opération politique, tandis que le gouvernement affirme ne pas intervenir dans le fonctionnement de la justice.
De nombreux maires du CHP, cadres du parti et employés municipaux font eux aussi l’objet d’enquêtes ou de placements en détention.
Hier, le mouvement Hizmet était accusé d’avoir voulu « prendre le contrôle de l’État ». Aujourd’hui, les municipalités d’opposition sont visées au nom de la lutte contre une prétendue « organisation criminelle ».
Dans les deux cas, le résultat est le même : il ne s’agit plus seulement de battre l’adversaire dans les urnes, mais de l’écarter de la vie publique par l’intermédiaire de la justice.
Le pouvoir ne cherche pas la vérité, mais un récit utile
Dans les cercles du pouvoir, aucune volonté réelle de faire toute la lumière sur le 15 juillet ne semble exister. Car ce qui importe au gouvernement n’est pas tant de savoir ce qui s’est réellement passé cette nuit-là que de préserver les conséquences politiques que l’événement lui a permis de produire.
Pendant dix ans, le récit du 15 juillet a offert au pouvoir un vaste espace de légitimation. Toute critique a été présentée comme une menace contre la survie de l’État, toute opposition comme une trahison et toute exigence de justice comme une tentative d’affaiblir la lutte contre le terrorisme.
Après le 15 juillet, le gouvernement a également développé un discours laissant entendre, tantôt directement, tantôt implicitement, que les États-Unis se trouvaient derrière la tentative de coup d’État.
Les expressions d’« esprit supérieur », de « forces impérialistes » ou de « connexions étrangères » sont devenues des éléments centraux du discours politique intérieur de l’AKP.
Pourtant, le récent sommet de l’OTAN organisé à Ankara a montré un net rapprochement entre le pouvoir d’Erdoğan et Washington. La visite du président américain Donald Trump a été présentée comme un succès diplomatique. Les deux dirigeants ont insisté sur la qualité de leurs relations. Le retour de la Turquie dans le programme F-35 et la levée de certaines sanctions ont même été évoqués.
Reste à savoir comment le pouvoir pourra continuer à affirmer devant sa base que « les forces impérialistes ont organisé le 15 juillet », tout en se présentant comme l’un de leurs alliés les plus fidèles et les plus indispensables.
Cette contradiction n’est pas nouvelle. Depuis le début, l’AKP développe un discours pour la politique intérieure et un autre pour la politique étrangère.
Dix ans plus tard, les mêmes zones d’ombre
Dix ans se sont écoulés depuis le 15 juillet. Pourtant, les dimensions politiques, militaires et opérationnelles de cette nuit restent largement obscures.
Les principaux responsables n’ont jamais été interrogés publiquement. L’enquête parlementaire n’a pas permis d’aboutir à des conclusions satisfaisantes. La plupart des questions qui contredisent le récit officiel sont restées sans réponse.
Pendant ce temps, des milliers de personnes sans lien direct avec les événements sont toujours en prison ou condamnées à une forme de mort civile.
La conséquence politique du 15 juillet, elle, est parfaitement claire.
Cet événement est devenu l’un des piliers du récit sur lequel repose le régime d’Erdoğan. En utilisant l’opération contrôlée du 15 juillet, le pouvoir a remodelé l’État, éliminé de larges pans de la société considérés comme hostiles et institutionnalisé un régime fondé sur le pouvoir d’un seul homme.
Et vous, qu'en pensez-vous ?


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